À l’occasion de ses 32 ans de création, le plasticien Abderrahmane Kahlane nous ouvre les portes de son univers. Son art égaie Riad El Feth, mêlant les souvenirs de la Casbah à une poésie omniprésente où les objets du quotidien retrouvent une valeur insoupçonnée. Rencontre avec l’artiste, accompagné de Chakib Cheraitia — architecte, designer et plasticien — qui sort de sa réserve pour renouer avec les cimaises après une parenthèse consacrée à l’architecture. Cet entretien croisé témoigne d’une complicité artistique de longue date et un désir commun d’insuffler à l’art tout son éclat.
L’ivrEscQ : Dans votre galerie, l’art s’exprime dans toute sa splendeur. Entre formes et couleurs, c’est une véritable exaltation chromatique. On dit souvent que les plasticiens racontent des histoires et que les prosateurs osent des tableaux. Que nous confie Abderrahmane Kahlane, à l’aube de ses 32 ans de carrière, à travers ses œuvres et ses esquisses ?
Abderrahmane Kahlane : En effet, je raconte des anecdotes ou même des souvenirs de la Casbah plus particulièrement. Il arrive que mes lectures, qu’il s’agisse de poèmes ou de romans, se métamorphosent aussi sous mon pinceau. Je reste persuadé que les arts et les lettres s’interpénètrent, s’accordant harmonieusement à l’air du temps comme à la nostalgie des souvenirs.
L’ivrEscQ : Après avoir été une figure familière des galeries, vous avez choisi une forme de retrait, presque un exil artistique. Qu’est-ce qui vous a éloigné de la scène algérienne ?
Chakib Cheraitia : Ce retrait a été un mélange de nécessité et de choix de vie. J’ai en quelque sorte « disparu » du paysage artistique pour me consacrer pleinement à l’architecture. Mon parcours m’a mené loin de l’Algérie, notamment au Canada, où j’ai continué à peindre sur commande, mais sans exposer. Ma dernière grande rencontre avec le public algérien remonte à de nombreuses années, sous l’égide de Mme Zahia Gulimi, que je salue respectueusement. Ailleurs, la peinture est restée une activité de l’ombre, pratiquée en cercles restreints. Entre les exigences de l’architecture et l’appel des pinceaux, j’ai fini par manquer de temps pour concilier ces deux passions. L’architecture a, pour un temps, pris le dessus.
L’ivrEscQ : Pendant le Ramadan, vous avez été particulièrement prolixe. Votre galerie ressemble à une caverne d’Ali Baba : on y découvre des abat-jours, des assiettes, des cuillères… autant d’objets du quotidien revisités. Le Ramadan vous a-t-il été une source d’inspiration ?
Abderrahmane Kahlane : Le Ramadan est très important pour moi. Il apporte une dimension spirituelle. Mais pour revenir à votre question sur les objets du quotidien, oui, j’ai revisité tout le long de mon parcours, par exemple, la planche à laver (louhat leghssil) de nos mères et grands-mères, ou encore al- gasâa ou al-djefna pour nos mets notamment le couscous. Et je peux vous dire que la jeune génération s’intéresse énormément à ces objets revisités.
L’ivrEscQ : On sent pourtant que l’art vous habite toujours. Comment arbitre-t-on entre la structure rigide de l’architecture et la liberté de la peinture ? Vos toiles semblent d’ailleurs porter l’héritage de maîtres comme Cézanne ou Dinet…
Chakib Cheraitia : L’architecture est ma structure, mon métier au quotidien ; c’est l’art d’optimiser l’espace et de sculpter les formes. Mais la frontière est poreuse : le regard du designer et celui du plasticien se nourrissent mutuellement. Quant à mes influences, elles prennent racine dans notre patrimoine, à la croisée de l’orientalisme et de la modernité. Si l’on peut déceler chez moi des échos de grands maîtres à mon insu, mon inspiration reste libre. Lorsqu’elle frappe, on ne fait que suivre le mouvement. Je ne me réclame d’aucune école précise, même si mes natures mortes cherchent toujours cet équilibre entre tradition et contemporanéité.
L’ivrEscQ : Parlez-nous de la beauté de ces arcades et de ces dômes que l’on retrouve dans nombre de vos toiles. Est-ce la Casbah ? Des mosquées ornées de calligraphies ? Dites-nous en plus sur ces couleurs qui touchent tant les visiteurs…
Abderrahmane Kahlane : Comme la vie se niche dans le détail le plus ténu, l’écrit, sans aucun doute, s’impose. On y retrouve, comme vous le soulignez, des poèmes d’Ibn Arabi ou de Djalâl ad-Dîn Rûmî, ou encore des versets coraniques inscrits dans des arcades. C’est un retour incessant à la Casbah : c’est ma signature, ma marque de création. Quant aux couleurs, elles sont essentielles : sans elles, je ne peins pas. Le doré symbolise le divin, le précieux, l’élégance, l’écriture des livres sacrés. Quant aux coupoles, je reste imprégné par l’architecture des mosquées et mausolées tels que ceux de Sidi Abderrahmane ou de Sidi M’hamed. Enfant, j’y accompagnais souvent ma mère. Dans mes travaux, c’est l’empreinte de l’Algérois. Lieu de prières, de recueillement et tant de souvenirs.
L’ivrEscQ : Ce retour après une si longue absence marque-t-il une évolution dans votre style ? Quel regard portez-vous aujourd’hui sur vos œuvres ?
Chakib Cheraitia : Absolument. Je reviens avec des techniques affinées, une attention obsessionnelle pour le détail et, surtout, pour la lumière. C’est là que l’architecte-designer reprend ses droits : pour nous, la lumière n’est pas un accessoire, c’est elle qui façonne l’espace et donne vie à l’intérieur. Sur la toile, elle joue le même rôle de révélateur. Beaucoup d’architectes se tournent vers la peinture car les deux disciplines s’influencent réciproquement. Pour ma part, j’y ajoute aussi la musique. C’est cette flamme artistique globale qui permet de repousser les limites. Je reste convaincu d’une chose : c’est l’art qui rend l’impossible possible.
L’ivrEscQ : Vos toiles mettent aussi en scène cette femme au long cou, au regard présent, portant des fleurs ou des objets sur la tête. Est-ce l’Algérienne, l’Africaine ? Qui serait cette muse ?
Abderrahmane Kahlane : Vous touchez là un point sensible. Si cette figure féminine est omniprésente, c’est en hommage à ma sœur. Diplômée des Beaux-Arts, c’est elle qui a fait de moi ce que je suis. Elle m’a initié, guidé et m’a transmis l’amour de ce monde fascinant ; il faut dire que je suis issu d’une famille d’artistes. Je la revoyais rentrer des cours avec ses couleurs, ses formes et cette odeur de térébenthine. De son vivant, elle m’encourageait à peindre ces femmes, avec ou sans visage pour m’éloigner un peu de la Casbah. Étrangement, après sa disparition, je me suis investi pleinement dans ces portraits de femmes, comme pour quêter sa présence, sa peinture ou son inspiration. Sa mort m’a bouleversé et j’ai encore aujourd’hui du mal à m’exprimer sur ce sujet… Pour honorer sa mémoire, j’ai réuni ses travaux — une vingtaine de tableaux — pour une exposition où nos deux voix se sont confondues. Elle n’avait jamais exposé de son vivant.
L’ivrEscQ : Quel est, selon vous, le rôle de l’art et quels sont vos projets à court ou moyen terme ?
Abderrahmane Kahlane : L’art est mon langage de transmission, c’est une passerelle entre la quête intérieure et le partage. En ce 2026, j’associerai mon univers artistique à la deuxième édition de la Caravane de la poésie, une célébration qui compte énormément pour moi, car elle marque mes 32 ans de carrière. Ce rendez-vous dédié aux arts et aux lettres me tient tellement à cœur. C’est aussi une rétrospective de mes années de travail et de passion, un hommage au chemin parcouru… et une promesse silencieuse à l’avenir.
Nadia Sebkhi









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