{"id":1546,"date":"2011-03-15T19:00:29","date_gmt":"2011-03-15T18:00:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=1546"},"modified":"2011-04-25T12:26:32","modified_gmt":"2011-04-25T11:26:32","slug":"entretien-de-mouloud-mammeri-avec-tahar-djaoud","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/entretien-de-mouloud-mammeri-avec-tahar-djaoud\/","title":{"rendered":"Entretien de Mouloud Mammeri avec Tahar Djaout"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-1550\" title=\"djaout-mameri-1\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2011\/04\/djaout-mameri-1.jpg\" alt=\"\" width=\"610\" height=\"336\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2011\/04\/djaout-mameri-1.jpg 610w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2011\/04\/djaout-mameri-1-300x165.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 610px) 100vw, 610px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Homme de lettres mondialement connu, traduit dans onze langues, Mouloud Mammeri est l\u2019\u00e9crivain alg\u00e9rien le plus occult\u00e9 en Alg\u00e9rie m\u00eame, son nom n\u2019appara\u00eet que tr\u00e8s rarement dans la presse nationale. Aucun de ses quatre livres parus apr\u00e8s Le Banquet n\u2019a fait l\u2019objet d\u2019un compte-rendu dans les journaux alg\u00e9riens (si l\u2019on excepte \u00ab r\u00e9volution africaine \u00bb, qui a consacr\u00e9 un article \u00e0 La Travers\u00e9e\u2026quatre ans apr\u00e8s sa publication). On pourrait envisager d\u2019expliquer cette situation par le simple fait que Mouloud Mammeri est un de ces \u00e9crivains trop discrets pour venir assaillir les bureaux de r\u00e9daction. Mais il y a sans doute plus que cela. Alors que des hommages sont rendus (sous forme de colloques, de soir\u00e9es comm\u00e9moratives, de journ\u00e9es d\u2019\u00e9tudes, de publications) \u00e0 certains auteurs, aucune instance, hormis la collection \u00ab classiques maghr\u00e9bins \u00bb de l\u2019Office des Publications Universitaire, n\u2019a jamais pens\u00e9 \u00e0 honorer ou seulement rappeler celui qui est le doyen des \u00e9crivains alg\u00e9riens et l\u2019un des plus importants d\u2019entre eux. Pourquoi ce silence des m\u00e9dias autour d\u2019un auteur aussi capital et aussi lu, pourquoi ce refus d\u2019aborder de front un intellectuel qui ne manque pas d\u2019int\u00e9r\u00eat, de discuter des id\u00e9es et des oeuvres de cet \u00e9crivain en dehors de certaines pol\u00e9miques biais\u00e9es ? Si l\u2019homme Mammeri est parfois jug\u00e9, l\u2019\u00e9crivain est rarement comment\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De touts les \u00e9crivains alg\u00e9riens que la colonisation \u00e0 contraints \u00e0 l\u2019exil, Mouloud Mammeri est le premier \u00e0 regagner d\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance l\u2019Alg\u00e9rie qu\u2019il n\u2019a plus quitt\u00e9e depuis. Premier pr\u00e9sidents de l\u2019union des Ecrivains Alg\u00e9riens, il a connu une p\u00e9riode de gloire \u00ab institutionnelle \u00bb o\u00f9 l\u2019on a sollicit\u00e9 son point de vu dans les journaux, o\u00f9 il a vu le Th\u00e9\u00e2tre National Alg\u00e9rien montre sa pi\u00e8ce Le Foehn, l\u2019ONCIC produire un film tir\u00e9 de son roman L\u2019Opium et le B\u00e2ton. Puis, retir\u00e9 du halo des honneurs et des gratifications officielles, Mouloud Mammeri a men\u00e9 une carri\u00e8re d\u2019\u00e9crivain et de chercheur caract\u00e9ris\u00e9e par une fid\u00e9lit\u00e9 sereine \u00e0 certaines id\u00e9es et certains id\u00e9aux, une r\u00e9flexion qui \u00e9chapper aux conjonctures, une grande rigueur d\u2019analyse, une honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle ind\u00e9niable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Essentiellement romancier mais \u00e9galement dramaturge, Mouloud Mammeri n\u2019a pas produit une oeuvre litt\u00e9raire quantitativement importante : quatre romans, deux pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre, deux recueils de contes pur enfants en trente quatre ans. De tous les grands \u00e9crivains maghr\u00e9bins qui ont d\u00e9but\u00e9 dans les ann\u00e9es 50 &#8211; et qu\u2019on a d\u00e9nomm\u00e9s \u00ab la g\u00e9n\u00e9ration 52 \u00bb &#8211; C\u2019est celui qui a le moins publi\u00e9. Ceci s\u2019explique par l\u2019immense contribution qu\u2019il a apport\u00e9e sous forme de travaux anthropologiques, grammaticaux, linguistiques ou litt\u00e9raire au domaine culturel berb\u00e8re. Cette contribution est aussi d\u00e9terminante que courageuse ; c\u2019est l\u2019une des plus importantes de ce si\u00e8cle. Il n\u2019y a pas de doute que cet investissement dans la recherche a \u00ab grev\u00e9 \u00bb l\u2019oeuvre romanesque proprement dite de Mouloud Mammeri. Mais un autre point peut \u00eatre retenu, cette fois plus s\u00e9rieusement, \u00e0 la charge de cette oeuvre : son aspect quelque peu statique. Entre La Colline Oubli\u00e9e (1952) et La Travers\u00e9e (1982), on ne d\u00e9c\u00e8le pas d\u2019\u00e9volution notoire ou d\u2019innovation au niveau de l\u2019\u00e9criture. M\u00eame si Mouloud Mammeri n\u2019est pas, \u00e0 l\u2019encontre de Kateb Yacine, l\u2019homme d\u2019une seule oeuvre, on a l\u2019impression que d\u00e8s son premier livre (qui est sans doute l\u2019un des plus beaux de la litt\u00e9rature maghr\u00e9bine), il avait d\u00e9j\u00e0 une id\u00e9e m\u00fbre et pr\u00e9cise de son style, de la forme et de la structure qui seraient assign\u00e9es \u00e0 toute son oeuvre. Il serait un styliste traditionnel, pas un novateur ; il \u00e9crirait une langue \u00ab l\u00e9ch\u00e9e \u00bb mais ni \u00e9clat\u00e9e ni prospective. Il ne se privera d\u2019ailleurs jamais de rappeler sa dette \u00e0 l\u2019endroit de la litt\u00e9rature classique fran\u00e7aise ou universelle, son admiration pour Racine. Il se distingue ainsi de Mohammed Dib qui, d\u00e8s 1962, engagera son \u00e9criture dans des voies inexplor\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui retient donc dans l\u2019oeuvre de Mammeri, c\u2019est cette apparence de profondeur et de densit\u00e9 plus que d\u2019innovation ou de creusement. Aucun livre du romancier ne donne l\u2019impression d\u2019un livre h\u00e2tif ou conjoncturel. On sent partout la conscience,, l\u2019application et le m\u00e9tier de l\u2019\u00e9crivain qui n\u2019\u00e9crit que lorsque la n\u00e9cessit\u00e9 et la perfection sont toutes les deux au rendez-vous. S\u2019il \u00e9crit parfois par devoir (un livre comme Le sommeil du juste ne va-t-il pas dans ce sens l\u00e0 ?), il ne con\u00e7oit pas celui-ci coup\u00e9 du plaisir, de la beaut\u00e9 et &#8211; pourrait-on dire- d\u2019un regard vers la post\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cet entretien avec Mouloud Mammeri, il nous a paru n\u00e9cessaire d\u2019adopter certains raccourcis. Nous n\u2019avons pas affaire ici \u00e0 un \u00e9crivain d\u00e9butant dont l\u2019oeuvre et les projets peuvent \u00eatre facilement cern\u00e9s mais \u00e0 l\u2019intellectuel polyvalent dont la carri\u00e8re s\u2019\u00e9tend sur plus de trente ans. Il aurait \u00e9t\u00e9 difficile de passer en revue, dans un cadre comme celui-ci, toutes les facettes de cette carri\u00e8re qui m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre discut\u00e9es. Une s\u00e9lection des points de d\u00e9bats s\u2019est impos\u00e9e \u00e0 nous. Elle a, entre autres, privil\u00e9gi\u00e9 l\u2019\u00e9crivain sur l\u2019anthropologue (qui est, lui aussi, tr\u00e8s important). Notre souhait est, en effet, qu\u2019on puisse enfin lire, en dehors de toute pol\u00e9mique extra-litt\u00e9raire, l\u2019un des plus attachants de nos \u00e9crivains.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Tahar DJAOUT<br \/>\n<\/strong><strong>Paris, le 24 novembre 1986<\/strong><\/p>\n<h1 style=\"text-align: center;\">UN TEMPS DE TEMPETES<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>&#8211; Est ce que je peux commencer de fa\u00e7on abrupte ?<br \/>\n<\/strong>&#8211; Cela va nous \u00e9viter les pr\u00e9cautions oratoires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>&#8211; Ton premier roman a paru en 1952. Nous sommes en 1986. Quand tu regardes en arri\u00e8re ces trente quatre ann\u00e9es pass\u00e9es, qu\u2019est ce que \u00e7a te fait ?<br \/>\n<\/strong>&#8211; Je me dis que je suis venu \u00e0 un moment passionnant, mais peut-\u00eatre pas toujours facile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>&#8211; Pourquoi ?<br \/>\n<\/strong>&#8211; parce que les p\u00e9riodes de transition comme celle que nous venons de vivre et qui d\u2019ailleurs continue\u2026enfin sous d\u2019autres formes\u2026c\u2019est tout \u00e0 fait exceptionnel dans une vie\u2026mais \u00e7a donne un peu le vertige\u2026Je sais bien que c\u2019est le cas de beaucoup de pays au monde\u2026 et que c\u2019est un peu la marque de notre temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>&#8211; La pose de l\u2019intellectuel assis, bard\u00e9 de certitudes et de bonne conscience, de superbe aussi quelque fois\u2026souvent\u2026\u00e7a te tenterait ?<br \/>\n<\/strong>&#8211; Pour rien au monde ! L\u2019inqui\u00e9tude, ce n\u2019est peut-\u00eatre pas une situation tr\u00e8s confortable\u2026, mais\u2026c\u2019est peut-\u00eatre aussi une question de temp\u00e9rament\u2026 Je pense qu\u2019il n\u2019est pas possible en 1986 d\u2019\u00eatre assis, certain, superbe ; et le tout avec bonne conscience. Parce qu\u2019en 1986, le vertige, c\u2019est aussi celui des certitudes et des id\u00e9ologies\u2026 Les hommes en font depuis quelques ann\u00e9es une consommation effr\u00e9n\u00e9e. Jamais ils n\u2019ont eu \u00e0 choisir entre tant de formules diverses, contradictoires, mutuellement exclusives\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>&#8211; C\u2019est un bien, non ?<br \/>\n<\/strong>&#8211; C\u2019est s\u00fbr, si la libert\u00e9 du choix \u00e9tait r\u00e9elle, mais tu sais bien qu\u2019il n\u2019en est rien. Les formules les plus oppressives, les plus manifestement tyranniques, sont celles qui crient le plus \u00e0 la libert\u00e9\u2026sans doute pour que la hauteur du crie compense la faiblesse de l\u2019argument ou le couvre. En cette fin de si\u00e8cle de foisonnement id\u00e9ologique, ce qu\u2019on attendrait, c\u2019est une mutuelle tol\u00e9rance des chapelles, qui toutes cherchent \u00e0 nous enr\u00f4ler\u2026 C\u2019est le contraire qui se produit. Chaque \u00e9glise clame haut\u2026 haut et court, si j\u2019ose dire, \u2026qu\u2019elle a le monopole de la v\u00e9rit\u00e9. Chacune est pr\u00eate \u00e0 br\u00fbler tout ce qui ne pense pas, ne vit pas, ne r\u00eave pas comme elle\u2026sans jamais s\u2019aviser qu\u2019il faut une sacr\u00e9e dose d\u2019assurance pour oser croire et proclamer que l\u2019on est seul \u00e0 avoir raison, que des centaines de millions d\u2019hommes croupissent dans l\u2019erreur\u2026parce qu\u2019ils pensent diff\u00e9remment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>&#8211; Nous voil\u00e0 loin de la litt\u00e9rature !<br \/>\n<\/strong>&#8211; Pas tellement, parce que\u2026c\u2019est une v\u00e9rit\u00e9 banale, mais certaines banalit\u00e9s sont aussi bonnes \u00e0 dire\u2026parce que si la litt\u00e9rature n\u2019\u00e9tait que l\u2019enfilage de fa\u00e7ons de dire\u2026sans rien derri\u00e8re\u2026ou au dessous&#8230; il y a beau temps que les hommes auraient cess\u00e9 d\u2019en faire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>&#8211; C\u2019est un probl\u00e8me trop capital pour que nous le traitions ici d\u2019entr\u00e9e de jeu, \u00e0 la va-vite\u2026nous allons sans doute revenir dessus plus tard.<br \/>\n<\/strong>&#8211; Certainement ! Ce que j\u2019en disais, c\u2019est pour r\u00e9pondre \u00e0 ta question\u2026parce que je crois que ce qui caract\u00e9rise cette seconde moiti\u00e9 du vingti\u00e8me si\u00e8cle, c\u2019est en regard d\u2019une histoire agit\u00e9e, une \u00e9gale agitation des croyances\u2026 Pour beaucoup d\u2019hommes et de femmes de ma g\u00e9n\u00e9ration, c\u2019est une donn\u00e9e capitale. Personnellement, je suis n\u00e9 \u00e0 la fin d\u2019une guerre mondiale\u2026 la premi\u00e8re du genre\u2026qui devait \u00eatre la derni\u00e8re\u2026 Quand la seconde est arriv\u00e9e\u2026 vingt ans apr\u00e8s, comme dans les romans,\u2026, j\u2019\u00e9tais juste en \u00e2ge d\u2019y prendre part\u2026 Pendant quatre ans, j\u2019ai bourlingu\u00e9 dans quelques coins d\u2019Afrique et d\u2019Europe o\u00f9 des hommes tuaient\u2026 ou mouraient\u2026 pour des causes apparemment aussi saintes\u2026 et \u00e9videntes\u2026 d\u2019un c\u00f4t\u00e9 que de l\u2019autre\u2026 Tu vois qu\u2019on n\u2019est pas tellement loin de ce que nous disions tout \u00e0 l\u2019heure\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ce qui me concerne, la cause pour laquelle j\u2019\u00e9tais cens\u00e9 me battre, m\u00eame si le choix n\u2019\u00e9tait pas \u00e9t\u00e9 mien d\u00e8s le d\u00e9part, \u00e9tait dans l\u2019abstrait tr\u00e8s claire. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 la libert\u00e9, la d\u00e9mocratie\u2026 de l\u2019autre le totalitarisme, l\u2019oppression\u2026 Quelques jours avant ma d\u00e9mobilisation\u2026, nous \u00e9tions en Allemagne\u2026 je voyais les officiers &#8211; fran\u00e7ais &#8211; de mon bataillon conciliabuler et se taire d\u00e8s que j\u2019approchais. Quelques jours plus tard j\u2019apprenais que le 8 mai, du c\u00f4t\u00e9 de Kharrata, S\u00e9tif\u2026Le 8 mai, c\u2019\u00e9tait le jour m\u00eame de la victoire, la victoire de ceux qui d\u00e9fendaient la libert\u00e9, la d\u00e9mocratie, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela voulait dire que la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale risquait fort de n\u2019\u00eatre pas la derni\u00e8re elle non plus. Cela ne pouvait pas rater. Il a fallut moins de dix ans cette fois. En novembre 54, j\u2019avais trente sept ans ; j\u2019en aurai quarante quatre quand la Guerre de Lib\u00e9ration prendra fin. Ce qui s\u2019est pass\u00e9 depuis int\u00e9resse tous les Alg\u00e9riens et il n\u2019est pas n\u00e9cessaire que je le rappelle ici.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>&#8211; Est-ce que, si tu avais le choix, tu changerais d\u2019\u00e9poque\u2026 Une \u00e9poque avant ou\u2026pourquoi pas\u2026apr\u00e8s ? <\/strong><br \/>\n&#8211; Non, ni l\u2019un ni l\u2019autre. Ce n\u2019est pas seulement parce que c\u2019est une hypoth\u00e8se gratuite et qu\u2019il ne sert \u00e0 rien de se demander ce que le monde serait\u2026je ne sais pas\u2026 si Napol\u00e9on n\u2019avait pas exist\u00e9\u2026 si Carthage l\u2019avait emport\u00e9 sur Rome\u2026si les Musulmans n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 chass\u00e9s d\u2019Espagne. Non, seulement je trouve que l\u2019\u00e9poque qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 l\u2019ind\u00e9pendance passionnante pour un Alg\u00e9rien\u2026malgr\u00e9 ou peut \u00eatre qui sait : \u00e0 cause de son poids d\u2019\u00e9preuves. Quand je compare la situation actuelle avec celle dans laquelle je suis n\u00e9, avec tout ce qui est intervenu dans l\u2019intervalle, je pense qu\u2019aucun roman, aucun drame ne peut en r\u00e9cup\u00e9rer l\u2019intensit\u00e9. Je suis n\u00e9 dans un petit village haut perch\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame pointe d\u2019une colline de Haute Kabylie. A peu de choses pr\u00e8s, la vie que l\u2019on y menait \u00e9tait celle qui s\u2019y d\u00e9roulait depuis des si\u00e8cles. Nous \u00e9tions coup\u00e9s du monde : pas de route, pas d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, pas de t\u00e9l\u00e9phone. Le m\u00e9decin le plus proche \u00e9tait \u00e0 dix-huit kilom\u00e8tres de chemin de montagne. Mais, fait remarquable et tr\u00e8s exceptionnel, il y avait une \u00e9cole, de celles que la Troisi\u00e8me R\u00e9publique fran\u00e7aise au la\u00efcisme militant faisait construire, pour faire pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019\u00e9cole des cur\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>&#8211; Dans le panorama g\u00e9n\u00e9ral, c\u2019\u00e9tait une pi\u00e8ce rare.<br \/>\n<\/strong>&#8211; C\u2019est vrai\u2026 une exception\u2026mais, sans cette exception, qui sait ce que les milliers d\u2019\u00e9l\u00e8ves qui en sont sortis (elle date de 1883, je crois, l\u2019\u00e9poque h\u00e9ro\u00efque de l\u2019\u00e9cole la\u00efque), qui sait ce que ces milliers d\u2019\u00e9l\u00e8ves auraient v\u00e9cu. L\u2019\u00e9cole, c\u2019\u00e9tait\u2026au moins au d\u00e9but\u2026 notre seule fen\u00eatre sur le monde. Les vitres, je l\u2019avoue, \u00e9taient plut\u00f4t des prismes d\u00e9formants\u2026 Mais cela, je ne devais l\u2019apprendre que plus tard\u2026 et puis de toutes fa\u00e7ons, c\u2019\u00e9tait le prix \u00e0 payer<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour lors, la fen\u00eatre faisait vraiment partie de la maison. Elle \u00e9tait du village elle aussi, plus cossue mais pas tellement diff\u00e9rente des dizaines de petites maisons qui couvraient la colline. J\u2019y allais pieds nus dans la neige, nous y jouions aux jeux de nos ain\u00e9s. Le vieux directeur parlait berb\u00e8re comme nous, ses enfants aussi. On m\u2019a souvent demand\u00e9 pourquoi j\u2019avais donn\u00e9 \u00e0 mon premier roman ce titre apparemment contradictoire\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">tout le texte semble le d\u00e9mentir. C\u2019est que j\u2019avais dans l\u2019esprit l\u2019image du village r\u00e9el qui m\u2019avait servi de pr\u00e9texte\u2026un village oublieux du monde, mais aussi oubli\u00e9 de lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019avais onze ans quand j\u2019ai quitt\u00e9 le village jamais r\u00e9ellement oubli\u00e9 de mon enfance. Et \u00e0 ce moment ma chance &#8211; je crois que c\u2019est le mot qu\u2019il faut- ma chance a \u00e9t\u00e9 qu\u2019au lieu d\u2019aller, comme tous mes autres camarades, dans une des villes coloniales du reste de l\u2019Alg\u00e9rie\u2026des villes sans \u00e2me, des villes sans art\u2026 pour ce que je connait d\u2019elle\u2026 j\u2019aille au Maroc\u2026 le Maroc des ann\u00e9es trente\u2026o\u00f9 des hommes se battaient encore pour leur libert\u00e9\u2026 la derni\u00e8re tribu ind\u00e9pendante ne devait d\u00e9poser les armes que quatre ans apr\u00e8s mon arriv\u00e9e. Rabat o\u00f9 je parvenais \u00e9tait encore une vieille ville toute p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e de nostalgique Andalousie, une ville oubli\u00e9e elle aussi\u2026 l\u2019histoire du Maroc pendant des si\u00e8cles s\u2019\u00e9tait faite \u00e0 F\u00e8s ou Marrakech, un peu Mekn\u00e8s\u2026 Oubli\u00e9e, mais si vraie, si attachante que les \u00e9raflures de la modernit\u00e9 sur ses franges t\u00e2chaient de reproduire, au moins en surface, les incantations, d\u2019une m\u00e9dina sereine, lente, lov\u00e9e sur le coeur d\u2019elle-m\u00eame, feutr\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous mes camarades de \u00abLa Colline oubli\u00e9e\u00bb sautaient brusquement d\u2019un pass\u00e9 de gestes et de pens\u00e9es imm\u00e9moriaux au vingti\u00e8me si\u00e8cle le plus d\u00e9cap\u00e9, celui des laids villages coloniaux. \u00c0 moi, on m\u00e9nageait la gr\u00e2ce d\u2019un interm\u00e8de, une parenth\u00e8se de moyen-\u00e2ge \u00e0 peine effleur\u00e9e de modernit\u00e9. Le lyc\u00e9e o\u00f9 j\u2019\u00e9tais \u00e9tait celui des fils de fonctionnaires et de colons fran\u00e7ais. Comme \u00abIndig\u00e8nes\u00bb, il y avait deux Marocains et moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai pass\u00e9 quatre ans \u00e0 Rabat, avant de venir au lyc\u00e9e d\u2019Alger et, tout de suite, j\u2019ai vu que je changeais de galaxie. C\u2019\u00e9tait mon premier contact avec un monde qui ne f\u00fbt pas celui des villages oubli\u00e9s ou bien des cit\u00e9s m\u00e9di\u00e9vales, le monde d\u2019une colonisation sans fards\u2026 Celle du Maroc \u00e9tait fard\u00e9e justement. On faisait semblant d\u2019y respecter les formes dans une soci\u00e9t\u00e9 qui en \u00e9tait bourr\u00e9e jusque l\u00e0. On Alg\u00e9rie on jouait, comme les morts au bridge,\u2026toutes cartes \u00e9tal\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>&#8211; Tu ne crois pas que, de toutes fa\u00e7ons, la r\u00e8gle du jeu \u00e9tait la m\u00eame quant au fond\u2026 malgr\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre\u2026 ?<br \/>\n<\/strong>&#8211; Certainement, mais \u00e0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 j\u2019\u00e9tais, les jeux de la sc\u00e8ne pouvaient encore faire illusion. C\u2019est plus tard que j\u2019ai appris qu\u2019il y avait une loi du syst\u00e8me, imp\u00e9rative malgr\u00e9 les fantasmagories de la mise en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>-Le jeu a d\u00fb \u00eatre encore plus clair \u00e0 l\u2019Universit\u00e9. Vous \u00e9tiez combien d\u2019\u00abIndig\u00e8nes\u00bb \u00e0 la Fac d\u2019Alger ?<br \/>\n<\/strong>&#8211; Apr\u00e8s le bachot, je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 la Fac d\u2019Alger. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de bonnes Humanit\u00e9s (j\u2019\u00e9tais un litt\u00e9raire) se parfaisaient en France. J\u2019y allai\u2026C\u2019est l\u00e0 que l\u2019autre guerre m\u2019a surpris\u2026 la deuxi\u00e8me mondiale\u2026 Tout de suite propuls\u00e9 dans la grande histoire\u2026 Le Maroc, l\u2019Italie, la France, l\u2019Allemagne\u2026 Et puis la victoire\u2026pour les autres\u2026 et pour nous le commencement de la Longue Marche\u2026 Comment veux-tu que je d\u00e9sire changer d\u2019\u00e9poque ?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff0000;\">Suite de l\u2019entretien dans la version papier<\/span><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_self\"><br \/>\n<span style=\"color: #ff0000;\">abonnez-vous \u00e0 L&rsquo;ivrEscQ<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Homme de lettres mondialement connu, traduit dans onze langues, Mouloud Mammeri est l\u2019\u00e9crivain alg\u00e9rien le plus occult\u00e9 en Alg\u00e9rie m\u00eame, son nom n\u2019appara\u00eet que tr\u00e8s rarement dans [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true},"categories":[1,4,138],"tags":[],"class_list":["post-1546","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-une","category-dossier","category-n-11"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1546","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1546"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1546\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1611,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1546\/revisions\/1611"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1546"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1546"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1546"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}