{"id":4533,"date":"2013-07-15T16:13:14","date_gmt":"2013-07-15T15:13:14","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=4533"},"modified":"2013-09-24T13:03:31","modified_gmt":"2013-09-24T12:03:31","slug":"ain-djaaboub-nouvelle-disabelle-eberhardt","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/ain-djaaboub-nouvelle-disabelle-eberhardt\/","title":{"rendered":"A\u00efn Djaaboub &#8211; Nouvelle d\u2019Isabelle Eberhardt"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/isabelle.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-4535\" alt=\"isabelle\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/isabelle.jpg\" width=\"610\" height=\"336\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/isabelle.jpg 610w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2013\/09\/isabelle-300x165.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 610px) 100vw, 610px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Un saint, une source, et une belle T\u00e9n\u00e9sienne. Le souvenir de Lalia coule dans les veines\u00a0 de Si Abderrahmane aussi doux que l\u2019eau de cette source dont le pouvoir envo\u00fbtant oblige ceux qui y boivent \u00e0 revenir dans cette ville pleine de charme, \u00e0 l\u2019image de Lalia qui vit et meurt pour son amour.<br \/>\n<\/b>Les concitoyens de Si Abderrahmane ben Bourenane, de Tlemcen, le v\u00e9n\u00e9raient, malgr\u00e9 son jeune \u00e2ge, pour sa science et \u00a0sa vie aust\u00e8re et pure. Cependant, il voyageait modestement, mont\u00e9 sur sa mule blanche et accompagn\u00e9 d\u2019un seul serviteur. Le savant allait ainsi de ville en ville, pour s\u2019instruire.<br \/>\nUn jour, \u00e0 l\u2019aube il parvint dans les gorges sauvages de <i>l\u2019oued<\/i> Allala pr\u00e8s de T\u00e9n\u00e8s.\u00a0 \u00c0 un brusque tournant de la route, Si Abderrahmane arr\u00eata sa mule et loua Dieu, tout haut, tant le spectacle qui s\u2019offrait \u00e0 ses regards \u00e9tait beau. Les montagnes s\u2019\u00e9cartaient, s\u2019ouvrant en une vall\u00e9e de contours harmonieux. Au fond, <i>l\u2019oued<\/i> Allala coulait, sinueux, vers la mer, qui fermait l\u2019horizon.<br \/>\nVers la droite, le mont de Sidi Merouane s\u2019avan\u00e7ait, en pleine mer, en un promontoire \u00e9lev\u00e9 et hardi. Au pied de la montagne, dans une boucle de <i>l\u2019oued<\/i>, la T\u00e9n\u00e8s des musulmans apparaissait en amphith\u00e9\u00e2tre, toute blanche dans le brun chaud des terres et le vert puissant des figuiers.\u00a0 Une l\u00e9g\u00e8re brume violette enveloppait la montagne et la vall\u00e9e, tandis que des lueurs orang\u00e9es et rouges embrasaient lentement l\u2019horizon oriental, derri\u00e8re le djebel Sidi Merouane. Bient\u00f4t, les premiers rayons du soleil gliss\u00e8rent sur les tuiles fauves des toits, sur le minaret et les murs blancs de la ville. Et tout fut rose, dans la vall\u00e9e et sur la montagne. T\u00e9n\u00e8s apparut \u00e0 Si Abderrahmane, \u00e0 la plus gracieuse des heures, sous des couleurs virginales. Pr\u00e8s des vieux remparts noircis et min\u00e9s par le temps, entre les maisons caduques, d\u00e9labr\u00e9es sous leur suaire de chaux immacul\u00e9e, s\u2019ouvre une petite place qu\u2019anime seul un caf\u00e9 maure fruste et enfum\u00e9, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019un berceau fait de perches brutes o\u00f9 s\u2019enroulent les pampres d\u2019une vigne centenaire. Un large divan en pl\u00e2tre, recouvert de nattes us\u00e9es, sert de \u00a0si\u00e8ge. De l\u00e0, on voit l\u2019entr\u00e9e des gorges, les for\u00eats de pins, le djebel Sidi Abd el Kader et sa <i>koubba <\/i>blanche, les ruines de la vieille citadelle qu\u2019on appelle <i>smala<\/i>. Tout en bas, parmi les roches \u00e9boul\u00e9es \u00a0et les lauriers-roses,<i> l\u2019oued<\/i> Allala roule ses eaux claires.<br \/>\nDans le jour, Si Abderrahmane professait le coran \u00a0et la loi \u00e0 la mosqu\u00e9e. On avait devin\u00e9 en lui un grand savant et on l\u2019importunait par des marques \u00a0de respect qu\u2019il fuyait.<br \/>\nAussi, venait-il tous les soirs, avant l\u2019heure rouge du soleil couchant, s\u2019\u00e9tendre \u00e0 demi sous le berceau de pampres.\u00a0L\u00e0, seul, dans un d\u00e9cor simple et tranquille, il go\u00fbtait des instants d\u00e9licieux. Loin de la demeure conjugale, il \u00e9vitait soigneusement toutes les pens\u00e9es et surtout tous les spectacles qui parlent aux sens et les r\u00e9veillent.<br \/>\nCependant, un soir, il se laissa aller \u00e0 regarder un groupe de jeunes filles puisant de l\u2019eau \u00e0 la fontaine. Leurs attitudes et leurs gestes \u00e9taient \u00a0gracieux. Comme elles \u00e9taient presque enfants encore, elles jouaient \u00e0 se jeter de l\u2019eau en poussant de grands \u00e9clats de rire. L\u2019une d\u2019elles pourtant semblait grave.<br \/>\nPlus grande que ses compagnes, elle voilait \u00e0 demi la beaut\u00e9 de son visage et la splendeur de ses yeux, sous un vieux <i>haik<\/i> de laine blanche qu\u2019elle retenait de la main. Sa grande amphore de terre cuite \u00e0 la main, elle \u00e9tait mont\u00e9e sur un tas de d\u00e9combres et elle semblait regarder, songeuse, l\u2019incendie cr\u00e9pusculaire qui l\u2019empourprait toute et qui mettait comme un nimbe l\u00e9ger autour de sa silhouette svelte. Depuis cet instant, Si Abderrahmane connut les joies et les affres de l\u2019amour. Tout son empire sur lui-m\u00eame, toute sa ferme raison, l\u2019abandonn\u00e8rent. Il se sentit plus faible qu\u2019un enfant. D\u00e9sormais, il attendit f\u00e9brilement le soir pour\u2005 revoir \u00a0Lalia\u00a0 :\u00a0 il avait surpris son nom. Enfin, un jour, il ne put r\u00e9sister au d\u00e9sir de lui parler,\u00a0 et il lui demanda \u00e0 boire, presque humblement. Gravement, d\u00e9tournant la t\u00eate, Lalia tendit sa cruche au <i>taleb.<\/i> Puis, comme Si Abderrahmane \u00e9tait beau, tous les soirs, il adressait la parole \u00e0 la jeune fille, celle-ci s\u2019enhardit, lui souriant d\u00e8s qu\u2019elle l\u2019apercevait. Il sut qu\u2019elle \u00e9tait la fille de pauvre <i>khammes<\/i>, qu\u2019elle \u00e9tait promise \u00e0 un cordonnier de la ville et qu\u2019elle ne viendrait bient\u00f4t plus \u00e0 l\u2019aiguade, parce que sa plus jeune s\u0153ur, A\u00efcha, serait gu\u00e9rie d\u2019une plaie qui la retenait au lit et que ce serait \u00e0 elle, non encore nubile, de sortir. Un soir, comme les regards et les rires de ses compagnes faisaient rougir Lalia, elle dit tout bas \u00e0 Si Abderrahmane : \u2013Viens quand la nuit sera tomb\u00e9e, dans le sahel, sur la route de Sidi-Merouane. Malgr\u00e9 tous les efforts de sa volont\u00e9 et les reproches de sa conscience, Si Abderrahmane descendit dans la vall\u00e9e, d\u00e8s que la nuit fut. Et Lalia, tremblante, vint, pour se r\u00e9fugier dans les bras du <i>taleb<\/i>. Toutes les nuits, comme sa m\u00e8re dormait profond\u00e9ment, Lalia pouvait s\u2019\u00e9chapper. Envelopp\u00e9e du burnous de son fr\u00e8re absent, elle venait furtivement rejoindre Si Abderrahmane au sahel, parmi les touffes \u00e9paisses des lauriers-roses et les tamaris l\u00e9gers. D\u2019autres fois, les nuits de lune surtout, ils s\u2019en allaient sur les coteaux de Ch\u00e2rir, dormir dans les<i> liazir<\/i> et le <i>klyl<\/i> parfum\u00e9s, les grandes lavandes grises et les romarins sauvages\u2026 Ils \u00e9prouvaient \u00e0 se serrer l\u2019un contre l\u2019autre, dans l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 et la fragilit\u00e9 de leur union, une joie m\u00e9lancolique, une volupt\u00e9 presque am\u00e8re qui leur arrachait parfois des larmes. Pendant quelque temps, les deux amants jouirent de ce bonheur cach\u00e9. Puis, brutalement, la destin\u00e9e y mit fin; le p\u00e8re de Si Abderrahmane \u00e9tant \u00e0 l\u2019agonie, le<i> taleb <\/i>dut rentrer en toute h\u00e2te \u00e0 Tlemcen. Le soir des adieux, Lalia eut d\u2019abord une crise de d\u00e9sespoir et de sanglots. Puis, r\u00e9sign\u00e9e, elle se calma. Mais elle mena son amant \u00e0 une vieille petite fontaine tapiss\u00e9e de mousse, sous le rempart. -Bois, dit-elle, et sa voix de gorge prit un accent solennel. Bois, car c\u2019est l\u2019eau miraculeuse d\u2019A\u00efn Djaboub, qui a pour vertu d\u2019obliger au retour celui qui en a go\u00fbt\u00e9. Maintenant, va, \u00f4 ch\u00e9ri, va, en paix. Mais celui qui a bu \u00e0 l\u2019A\u00efn Djaboub reviendra, et les larmes de ta Lalia s\u00e9cheront ce jour-l\u00e0. \u2013S\u2019il pla\u00eet \u00e0 Dieu je reviendrai. N\u2019est-il pas dit : c\u2019est le c\u0153ur qui guide nos pas ? Et le <i>taleb<\/i> partit. Lui que les voyages passionnaient jadis, que la vari\u00e9t\u00e9 des sites charmait, Si Abderrahmane sentit que, depuis qu\u2019il avait quitt\u00e9 T\u00e9n\u00e8s, tout lui semblait morne et d\u00e9color\u00e9. Le voyage l\u2019ennuyait et les lieux qui lui plaisaient auparavant lui parurent laids et sans gr\u00e2ce. \u00abH\u00e9las, pensa-t-il, ce ne sont pas les choses qui sont chang\u00e9es, mais bien mon \u00e2me en deuil.\u00bb Le p\u00e8re de Si Abderrahmane mourut et les gens de Tlemcen oblig\u00e8rent en quelque sorte Si Abderrahmane \u00e0 occuper le poste du d\u00e9funt, grand <i>mouderr\u00e8s. <\/i>Il fut entour\u00e9 des honneurs dus \u00e0 sa science et \u00e0 sa vie dont la puret\u00e9 approchait de la saintet\u00e9.<br \/>\nIl avait pour \u00e9pouse une femme jeune et charmante, il jouissait de l\u2019opulence la plus large. Et cependant, Si Abderrahmane demeurait sombre et soucieux. Sa pens\u00e9e nostalgique habitait T\u00e9n\u00e8s, aupr\u00e8s de Lalia. Il eut le courage de demeurer cinq ans dans ses fonctions de <i>mouderr\u00e8s<\/i>. Quand son jeune fr\u00e8re Si Ali l\u2019eut \u00e9gal\u00e9 en sciences et en m\u00e9rites de toutes sortes, Si Abderrahmane se d\u00e9sista de sa charge\u00a0 en\u00a0 sa\u00a0 faveur. Il r\u00e9pudia sa femme et partit. Il retrouverait Lalia et l\u2019\u00e9pouserait\u2026 Ainsi, Si Abderrahmane\u00a0 raisonnait comme un petit enfant, oubliant que l\u2019homme ne jouit jamais deux fois du m\u00eame bonheur. Et \u00e0 T\u00e9n\u00e8s, o\u00f9 il \u00e9tait arriv\u00e9 comme en une patrie, le c\u0153ur bondissant de joie, Si Abderrahmane ne trouva de Lalia qu\u2019une petite tombe grise, sous l\u2019ombre gr\u00eale d\u2019un eucalyptus, dans la vall\u00e9e. Lalia \u00e9tait morte, apr\u00e8s avoir attendu le <i>taleb <\/i>dans les larmes plus de deux ann\u00e9es. (&#8230;)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0<a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_blank\">Suite de l\u2019article dans la version papier<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0\u00a0<a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_blank\">abonnez-vous \u00e0 L\u2019ivrEscQ<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un saint, une source, et une belle T\u00e9n\u00e9sienne. 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