{"id":4952,"date":"2014-01-12T13:15:05","date_gmt":"2014-01-12T12:15:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=4952"},"modified":"2014-01-15T14:57:17","modified_gmt":"2014-01-15T13:57:17","slug":"albert-camus-parle-des-arabes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/albert-camus-parle-des-arabes\/","title":{"rendered":"Albert Camus parle des Arabes"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/Albert-Camus-parle-des-Arabes.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-4953\" alt=\"Albert Camus parle des Arabes\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/Albert-Camus-parle-des-Arabes.jpg\" width=\"610\" height=\"336\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/Albert-Camus-parle-des-Arabes.jpg 610w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/Albert-Camus-parle-des-Arabes-300x165.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 610px) 100vw, 610px\" \/><\/a><\/p>\n<div>\n<p align=\"center\">Cet article a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans l\u2019ouvrage collectif, <i>Les \u00c9crivains fran\u00e7ais et le monde arabe<\/i>, Ralph Heyndels \u00e9d., publi\u00e9 sous la direction de Madeleine Bertaud par l\u2019ADIREL \u2013 Association pour la diffusion de la recherche litt\u00e9raire<\/p>\n<p>(\u00c9d. Droz, 2010, ISBN : 978-2-9518403-8-6). Nous remercions Mme Agn\u00e8s Spiquel, pr\u00e9sidente de la SEC (Soci\u00e9t\u00e9 des \u00c9tudes Camusiennes) et les \u00e9diteurs de cet ouvrage de nous avoir autoris\u00e9s \u00e0 reprendre sa contribution.<\/p>\n<p>Si Albert Camus a \u00e9t\u00e9 violemment contest\u00e9 pour n\u2019avoir pas pris le parti de l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019Alg\u00e9rie et soutenu le FLN, on lui a reproch\u00e9 au moins autant de n\u2019avoir pas parl\u00e9 des Arabes dans son \u0153uvre, sinon pour en faire des silhouettes anonymes et mena\u00e7antes, comme l\u2019Arabe de <i>L\u2019\u00c9tranger, <\/i>victime d\u2019un meurtre gratuit, ou l\u2019Arabe assassin de \u00abL\u2019H\u00f4te\u00bb dans <i>L\u2019Exil et le royaume <\/i>; sur le reste, on l\u2019accuse d\u2019avoir montr\u00e9, dans ses fictions, une Alg\u00e9rie sans Arabes. L\u2019anath\u00e8me prononc\u00e9 en 1965 par Ahmed Taleb Ibrahimi, alors ministre alg\u00e9rien de l\u2019\u00c9ducation nationale, (\u00abIl reste pour nous un \u00e9tranger\u00bb) a perdur\u00e9 ; et le cinquantenaire de sa mort a r\u00e9activ\u00e9 ces accusations. Or Camus parle des Arabes. Il le fait, bien s\u00fbr, dans ses textes journalistiques ; on le constate en parcourant Chroniques alg\u00e9riennes o\u00f9, en 1958, il rassemble tous ceux qu\u2019il a \u00e9crits depuis 1939 et en ajoute deux, essentiels, sur la guerre en Alg\u00e9rie et sur les revendications nationalistes 1. Qu\u2019il parle d\u2019Arabes, ou d\u2019Arabo-Berb\u00e8res, ou \u2013selon la terminologie de l\u2019\u00e9poque\u2013 d\u2019indig\u00e8nes ou de musulmans, il d\u00e9nonce leur mis\u00e8re, engendr\u00e9e par le syst\u00e8me colonial, et la terreur o\u00f9 les plongent les repr\u00e9sailles des deux camps pendant la guerre. Ailleurs, dans les essais et surtout dans les fictions, le d\u00e9tour de l\u2019\u00e9criture lui permet de parler d\u2019eux autrement, pour traduire \u00e0 la fois sa perception de l\u2019Alg\u00e9rie coloniale et celle de l\u2019Alg\u00e9rie en guerre, et pour dessiner l\u2019utopie de l\u2019Alg\u00e9rie pluriethnique qu\u2019il garde vivante en lui, m\u00eame dans le d\u00e9cha\u00eenement d\u2019une violence irr\u00e9m\u00e9diable. \u00c9voquant les textes o\u00f9 Camus parle des Arabes, je me mets dans le sillage de chercheurs qui ont voulu, autant que faire se peut, interroger ces textes honn\u00eatement ; au premier rang d\u2019entre eux, Christiane Chaulet-Achour, qu\u2019une longue \u00e9volution a men\u00e9e \u00e0 son bilan nuanc\u00e9, Albert Camus et l\u2019Alg\u00e9rie 2. Mais il n\u2019est pas simple de rendre compte de la mani\u00e8re dont l\u2019\u00e9crivain parle des Arabes dans ses fictions. On ne peut lui imputer les perceptions, encore moins les actions ou les opinions de ses personnages. Pour autant, ces fictions adoptent, comme point de vue focalisateur du r\u00e9cit, le regard d\u2019Europ\u00e9ens. Il ne faut pas conclure trop vite \u00e0 un inconscient colonial : n\u2019y aurait-il pas imposture \u00e0 faire comme si l\u2019on pouvait raconter \u00e0 partir d\u2019un point de vue dont on n\u2019a eu aucune sorte d\u2019exp\u00e9rience ? Cette question du point de vue a aussi son importance dans le d\u00e9tail du r\u00e9cit : un personnage ne sait pas tout&#8230; Le r\u00e9f\u00e9rent n\u2019est pas moins important : dans l\u2019Alg\u00e9rie coloniale, les deux communaut\u00e9s se c\u00f4toient sans se m\u00ealer, s\u2019ignorent quand elles ne se heurtent pas. Or Camus entend t\u00e9moigner ; c\u2019est parce qu\u2019il a d\u00e9couvert, \u00e0 dix-sept ans, que la litt\u00e9rature pouvait parler du r\u00e9el quotidien qu\u2019il a voulu \u00eatre \u00e9crivain3. Mais comment rendre compte du r\u00e9el sans y consentir ? Montrer, faire comprendre, sans justifier pour autant, est-ce possible ? C\u2019est une question qu\u2019il s\u2019est longuement pos\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans ses romans, surtout dans <i>Le Premier Homme, <\/i>il rend compte du r\u00e9el complexe de l\u2019Alg\u00e9rie coloniale tel qu\u2019il l\u2019a v\u00e9cu dans son enfance, mieux appr\u00e9hend\u00e9 pendant sa jeunesse, avant son d\u00e9part forc\u00e9 pour Paris en 1940, et du r\u00e9el plus complexe encore du pays des ann\u00e9es 1950, qu\u2019il per\u00e7oit parses voyages annuels et par les nombreux contacts qu\u2019il y a gard\u00e9s. Je montrerai donc \u2013 modestement \u2013 comment il parle des Arabes, dans ses fictions essentiellement, pour lesquelles la distinction s\u2019impose entre celles qu\u2019il situe avant la guerre et celles dont l\u2019action se d\u00e9roule pendant la guerre ou aux approches de celle-ci. Un Arabe est pr\u00e9sent tout au long de \u00abEntre oui et non\u00bb, l\u2019essai majeur du recueil de jeunesse intitul\u00e9 <i>L\u2019Envers et l\u2019endroit <\/i>(1937). La m\u00e9ditation, sur le mode de la v\u00e9rit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, et la remont\u00e9e des souvenirs, parfois \u00e0 la troisi\u00e8me personne, sont pris dans le r\u00e9cit, au pr\u00e9sent et \u00e0 la premi\u00e8re personne, d\u2019une longue r\u00eaverie nocturne dans un \u00abcaf\u00e9 maure, tout au bout de la ville arabe\u00bb4. Dans ce caf\u00e9 d\u00e9sert, au d\u00e9cor exotique, un seul homme, \u00able patron\u00bb, \u00abaccroupi dans un coin \u00bb5 ; sa pr\u00e9sence physique, per\u00e7ue intens\u00e9ment (\u00abJ\u2019entends l\u2019Arabe respirer tr\u00e8s fort, et ses yeux brillent dans la p\u00e9nombre \u00bb), ne suscite ni m\u00e9fiance ni g\u00eane. Mais la distance est l\u00e0, pos\u00e9e d\u2019embl\u00e9e : le texte ent\u00e9rine l\u2019absence de contact entre deux villes, entre deux individus. Le sujet fait l\u2019exp\u00e9rience de sa propre \u00e9tranget\u00e9 ; et ce \u00ab d\u00e9tour \u00bb se r\u00e9v\u00e8le indispensable au recueillement f\u00e9\u00adcond dont l\u2019essai veut rendre compte. En effet, si le \u00abr\u00eaveur\u00bb va s\u2019\u00e9prouver comme \u00ab rapatri\u00e9 \u00bb dans son rapport fondamental \u00e0 la vie, il per\u00e7oit \u00e9galement dans ce lieu \u00ab autre \u00bb une mani\u00e8re diff\u00e9rente d\u2019\u00eatre au monde : le souffle de l\u2019Arabe, les \u00abbruits de la ville\u00bb (de la ville arabe, donc) qui se pr\u00e9cisent ensuite en \u00abvoix jeunes\u00bb puis en <i>der\u00adbouka <\/i>et \u00abvoix rieuse\u00bb, ne perturbent en rien le \u00abchant du monde\u00bb. Il existe une mani\u00e8re de vivre de plain-pied avec le monde, et avec son indiff\u00e9rence apaisante (par deux fois, on passe de la pr\u00e9sence arabe autour du \u00abje\u00bb \u00e0 la perception heureuse de l\u2019indiff\u00e9rence du monde). Le texte ne masque pas le lien entre cette mani\u00e8re de vivre et la pauvret\u00e9, puisqu\u2019il mentionne \u00abdes odeurs de ville et de pouillerie\u00bb ; il fait m\u00eame discr\u00e8tement le lien entre cette pauvret\u00e9 de la ville arabe et celle du \u00abquartier pauvre\u00bb de l\u2019enfance, des \u2018petits blancs\u2019, o\u00f9 courent les cafards. Pour autant,il ne nie pas la s\u00e9paration entre les deux univers :<\/p>\n<p>\u00abEt l\u2019Arabe qui se dresse devant moi me dit qu\u2019il va fer\u00admer. Il faut sortir.\u00bb6. Si Camus ne montre pas directement la colonisation et ses ravages, qu\u2019il avait sous les yeux pendant son enfance et sa jeunesse, il revient \u00e0 plusieurs reprises sur la s\u00e9paration entre les deux communaut\u00e9s et sur la perception qu\u2019un colon, enfant ou adulte, pou\u00advait avoir des Arabes, \u00abce peuple attirant et inqui\u00e9tant, proche et s\u00e9par\u00e9\u00bb7.<\/p>\n<p>La proximit\u00e9 permet cependant \u00e0 quelques protago\u00adnistes europ\u00e9ens d\u2019avoir une attention aigu\u00eb aux gestes et aux attitudes des Arabes 8. C\u2019est le cas, par exemple, de Janine dans \u00abLa femme adult\u00e8re\u00bb, o\u00f9 le texte prend constamment soin de diff\u00e9rencier sa perception et celle du mari, Marcel, incarnation du m\u00e9pris colonialiste. La nouvelle, qui \u00e9pouse le point de vue de Janine et note avec pr\u00e9cision ses sensations, d\u00e9sagr\u00e9ables ou agr\u00e9ables, met en valeur le contraste brutal entre les Arabes et les deux Fran\u00e7ais ; au-del\u00e0 de la p\u00e9nible vulgarit\u00e9 de son mari, Janine est consciente qu\u2019elle et lui sont dans une ina\u00add\u00e9quation totale, qui fait d\u2019eux des lourdauds ridicules 9. Les Arabes, eux, sont adapt\u00e9s \u00e0 leur environnement : le burnous les prot\u00e8ge du vent de sable qui d\u00e9cha\u00eene la col\u00e8re vaine de Marcel ; surtout, c\u2019est de leur c\u00f4t\u00e9 que se situe le raffinement civilis\u00e9, comme en t\u00e9moigne la sc\u00e8ne chez le marchand, \u00abun vieil Arabe aux moustaches blanches\u00bb, qui sert le th\u00e9 avec \u00e9l\u00e9gance tandis que l\u2019Eu\u00adrop\u00e9en s\u2019\u00e9nerve et rit \u00abde fa\u00e7on d\u00e9sordonn\u00e9e\u00bb10.<\/p>\n<p>Dans <i>L\u2019\u00c9tranger<\/i>, il arrive \u00e0 Meursault de pr\u00eater lui aussi une attention intense aux gestes et attitudes des Arabes : dans le parloir de la prison, il per\u00e7oit avec acuit\u00e9 la mani\u00e8re diff\u00e9rente dont les autochtones communiquent avec leur famille malgr\u00e9 les grilles ; alors qu\u2019\u00e0 plusieurs reprises, les Blancs se montrent vulgaires et tapageurs, les Arabes font preuve d\u2019une retenue infiniment plus d\u00e9cente : \u00abLa plupart des prisonniers arabes ainsi que leurs familles s\u2019\u00e9taient accroupis en vis-\u00e0-vis. Ceux-l\u00e0 ne criaient pas. Malgr\u00e9 le tumulte, ils parvenaient \u00e0 s\u2019entendre en par\u00adlant tr\u00e8s bas.\u00bb On remarquera que c\u2019est au jeune voi\u00adsin de Meursault, et \u00e0 sa m\u00e8re qui est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Marie, qu\u2019est pr\u00eat\u00e9e cette communication par les regards, dont d\u2019autres textes de Camus font un sommet de la commu\u00adnication tendre entre les \u00eatres : \u00abMon voisin de gauche, un petit jeune homme aux mains fines, ne disait rien. J\u2019ai remarqu\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait en face de la petite vieille et que tous les deux se regardaient avec intensit\u00e9 \u00bb11.<\/p>\n<p>Dans le premier chapitre du <i>Premier Homme<\/i>, c\u2019est \u00e0 la narration elle-m\u00eame qu\u2019est d\u00e9volue cette fonction d\u2019ob\u00adservation minutieuse. M\u00eame si Lucien Cormery, le p\u00e8re de l\u2019enfant en train de na\u00eetre, est plus rapide que lui, le vieil Arabe a tr\u00e8s exactement les gestes qu\u2019il faut pour rendre la maison un peu accueillante : en quelques mi\u00adnutes, il y procure la lumi\u00e8re, la chaleur et un minimum de confort.<\/p>\n<p>Il est tr\u00e8s significatif que Camus ait ajout\u00e9 en marge sur le manuscrit la phrase : \u00abL\u2019Arabe avait d\u00e9j\u00e0 allum\u00e9 le feu et le garnissait de sarments de vigne avec des gestes pr\u00e9cis et adroits\u00bb12. Le texte mentionne \u00e0 plusieurs re\u00adprises son sourire et d\u00e9taille son geste, venu d\u2019une tradi\u00adtion ancestrale, en r\u00e9ponse au geste cordial du Fran\u00e7ais. C\u2019est lui, \u00e0 la fin du chapitre, qui a l\u2019initiative du geste fraternel : il invite Lucien \u00e0 s\u2019abriter de la pluie sous le m\u00eame sac que lui 13. Cette proximit\u00e9 n\u2019occulte pas le rapport in\u00e9gal. \u00c0 deux reprises, le texte pr\u00e9cise que le Fran\u00e7ais se substitue \u00e0 l\u2019Arabe pour plus d\u2019efficacit\u00e9 : il prend les r\u00eanes de la carriole des mains du vieil homme; et la jeune Arabe qui a aid\u00e9 \u00e0 l\u2019accouchement se retire \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e du docteur. On aura not\u00e9 \u00e9galement que ces indig\u00e8nes, caract\u00e9ris\u00e9s par la cordialit\u00e9, l\u2019efficacit\u00e9 et le raffinement, sont souvent \u00e2g\u00e9s ; le \u00ab vieil Arabe \u00bb est une figure sp\u00e9cifique qui inspire confiance.<\/p>\n<p>Sa\u00efd, l\u2019ouvrier des \u00abMuets \u00bb, \u00able seul Arabe de l\u2019ate\u00adlier\u00bb14 o\u00f9 travaille Yvars, le protagoniste de la nouvelle, n\u2019est sans doute pas vieux ; fid\u00e8le \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 socio-\u00e9co\u00adnomique d\u2019Alger avant la guerre, la nouvelle le situe comme l\u2019homme \u00e0 tout faire de l\u2019\u00e9quipe, int\u00e9gr\u00e9 mais vivant dans une mis\u00e8re que ne connaissent pas les autres ouvriers, pourtant pauvres ; une sc\u00e8ne, br\u00e8ve et cependant lourde de sens, lui conf\u00e8re une dignit\u00e9 sans \u00e9gale :<\/p>\n<p>Il commen\u00e7ait de manger lorsque, non loin de lui, il aper\u00e7ut Sa\u00efd, couch\u00e9 sur le dos dans un tas de copeaux, le regard perdu vers les ver\u00adri\u00e8res. Il lui demanda s\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 fini. Sa\u00efd dit qu\u2019il avait mang\u00e9 ses figues. Yvars s\u2019arr\u00eata de manger. [&#8230;] Il se leva en rompant son pain et dit, devant le refus de Sa\u00efd, que la semaine pro\u00adchaine tout irait mieux. \u00abTu m\u2019inviteras \u00e0 ton tour\u00bb, dit-il. Sa\u00efd sourit. Il mordait maintenant dans un morceau du sandwich d\u2019Yvars, mais l\u00e9g\u00e8rement, comme un homme sans faim.15<\/p>\n<p>Ces quelques exemples montrent la pr\u00e9cision avec la\u00adquelle Camus \u00e9voque l\u2019Alg\u00e9rie coloniale, \u00e0 partir du point de vue dont il a lui-m\u00eame l\u2019exp\u00e9rience, celui des petits blancs. Les zones de contact entre cette commu\u00adnaut\u00e9 et la communaut\u00e9 arabe sont r\u00e9elles mais t\u00e9nus ; ils impliquent rarement une familiarit\u00e9<\/p>\n<p>Assez grande pour que les protagonistes connaissent le nom des Arabes qu\u2019ils rencontrent. Selon tous les t\u00e9moignages, c\u2019\u00e9tait bien la situation de l\u2019Alg\u00e9rie des ann\u00e9es 1930, dont Camus n\u2019occulte d\u2019ailleurs pas la violence latente.<\/p>\n<p>Il montre clairement qu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque, pour les Euro\u00adp\u00e9ens, le statut de minorit\u00e9 ethnique engendrait le ma\u00adlaise, sinon l\u2019angoisse. Dans la proximit\u00e9 physique de l\u2019autocar, au d\u00e9but de \u00abLa femme adult\u00e8re\u00bb, le silence des Arabes, \u00ableur impassibilit\u00e9 finissaient par peser \u00e0 Janine ; il lui semblait qu\u2019elle voyageait depuis des jours avec cette escorte muette\u00bb16. Les gens du Sud, qui regardent l\u2019autocar arr\u00eat\u00e9, ne sont pas plus rassurants : \u00abSous le capuchon du burnous, et derri\u00e8re un rempart de voiles, on ne voyait que leurs yeux. Muets, venus on<\/p>\n<p>ne savait d\u2019o\u00f9, ils regardaient les voyageurs.\u00bb Myst\u00e9\u00adrieux, ils suscitent le malaise.<\/p>\n<p>Janine d\u2019ailleurs ne comprend toujours pas l\u2019arabe, cette langue \u00abqu\u2019elle avait entendue toute sa vie\u00bb17. Le ma\u00adlaise va jusqu\u2019au rejet de cette diff\u00e9rence, linguistique et ethnique, per\u00e7ue comme une inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9. Par ailleurs, bien qu\u2019elle soit diff\u00e9rente de son mari, Janine a parfois le r\u00e9flexe colonialiste :<\/p>\n<p>elle se met \u00e0 d\u00e9tester un Arabe qui les ignore ostensible\u00adment, inversant momentan\u00e9ment le m\u00e9pris et accentuant en elle l\u2019impression d\u2019inad\u00e9quation, en particulier a g\u00eane de son corps pesant 18. De loin, en revanche, les autoch\u00adtones deviennent mythiques : ils incarnent la libert\u00e9 et le rapport avec l\u2019infini, \u00abseigneurs mis\u00e9rables et libres d\u2019un \u00e9trange royaume\u00bb pour cette femme enferm\u00e9e dans l\u2019exil \u00e9triqu\u00e9 de sa vie quotidienne.<\/p>\n<p>Certes, les nomades touaregs qu\u2019elle aper\u00e7oit au loin dans le d\u00e9sert sont des Berb\u00e8res, non des Arabes ; mais la ville arabe est \u00e0 l\u2019unisson du d\u00e9sert alors que Janine s\u2019y sent \u00e9trang\u00e8re,<\/p>\n<p>\u00ab Trop grande, trop \u00e9paisse, trop blanche aussi pour ce monde\u00bb19. Parce que son h\u00e9ro\u00efne est un \u00eatre d\u2019une grande sensibilit\u00e9, que le texte reste au ras de ses impressions, celles-ci \u00e9tant aviv\u00e9es par le s\u00e9jour dans une contr\u00e9e inconnue d\u2019elle, \u00ab La femme adult\u00e8re\u00bb propose une ana\u00adlyse tr\u00e8s fine de la mani\u00e8re dont un Europ\u00e9en non-raciste pouvait vivre sa situation dans l\u2019Alg\u00e9rie avant la guerre d\u2019ind\u00e9pendance.<\/p>\n<p>On retrouvera cette perception dans <i>Le Premier Homme<\/i>. Dans d\u2019autres oeuvres de Camus, ce qui est per\u00e7u par le petit blanc, c\u2019est une menace latente. Meursault tue un Arabe20. Celui-ci n\u2019a pas de nom, certes : Meursault, qui raconte \u00e0 la premi\u00e8re personne, ne le conna\u00eet pas, et ce n\u2019est pas Raymond, raciste comme il est, qui se sou\u00adcierait de s\u2019en enqu\u00e9rir ; on est donc l\u00e0 dans l\u2019ordre du fait r\u00e9aliste. Ce qui pose question, en revanche, c\u2019est que la victime du meurtre soit un Arabe alors que, dans <i>La Mort heureuse <\/i>21, Mersault tuait un Europ\u00e9en, Zagreus ;<\/p>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_blank\">\u00a0<\/a><\/p>\n<p>S\u2019il s\u2019\u00e9tait agi simplement de faire courir au meurtrier le risque de la peine de mort, il aurait \u00e9t\u00e9 plus plausible que la victime f\u00fbt un Europ\u00e9en. Mais, en-de\u00e7\u00e0 des conno\u00adtations mythiques de la sc\u00e8ne du meurtre, Camus veut aussi montrer la situation coloniale : face aux Europ\u00e9ens, l\u2019Arabe d\u00e9fend l\u2019honneur d\u2019une femme, puis le lieu d\u00e9\u00adsirable de la plage, l\u2019ombre pr\u00e8s de la source fra\u00eeche. Quand Meursault reconna\u00eet qu\u2019il a \u00abd\u00e9truit l\u2019\u00e9quilibre du jour, le silence exceptionnel d\u2019une plage o\u00f9 [il] avai[t] \u00e9t\u00e9 heureux\u00bb, il a peut-\u00eatre conscience d\u2019avoir d\u00e9truit aussi quelque chose comme \u00abl\u2019\u00e9quilibre\u00bb de ce pays de coexistence difficile, d\u2019avoir fait entrer la mort aux lieux o\u00f9 l\u2019on avait esp\u00e9r\u00e9 \u00eatre, en fermant les yeux sur la situation coloniale, \u00e0 l\u2019abri de l\u2019Histoire. Pour cette destruction, il accepte de payer, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019entrer dans le malheur, lui qui avait jusque-l\u00e0 tent\u00e9 de s\u2019en pro\u00adt\u00e9ger en restant \u00e0 l\u2019\u00e9cart des histoires et de l\u2019Histoire : \u00abAlors, j\u2019ai tir\u00e9 encore quatre fois sur un corps inerte [&#8230;]. Et c\u2019\u00e9tait comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur\u00bb22. Dans la seconde partie du roman, s\u2019il n\u2019exprime pas de remords de son acte, et s\u2019il crie son horreur de la peine de mort, il ne s\u2019\u00e9l\u00e8ve jamais contre une sentence qu\u2019il estimerait injuste. Camus rend compte \u00e9galement de la mani\u00e8re dont l\u2019imaginaire oc\u00adcidental est habit\u00e9 par l\u2019id\u00e9e d\u2019une violence ancestrale inh\u00e9rente aux Arabes et sans cesse pr\u00eate \u00e0 ressurgir. Face au revolver, Meursault utilise l\u2019arme \u00abprimitive\u00bb du cou\u00adteau. Le prisonnier arabe amen\u00e9 \u00e0 Daru dans <i>L\u2019H\u00f4te <\/i>\u00aba tu\u00e9 le cousin d\u2019un coup de serpe \u00bb pour une affaire de grain, et le gendarme Balducci d\u2019ajouter en faisant \u00ab le geste de passer une lame sur sa gorge \u00bb : \u00ab Tu sais, comme au mouton, zic ! &#8230;\u00bb23. On retrouve des images de violence \u00ab barbare \u00bb dans <i>Le Premier Homme, <\/i>dans les souvenirs de la guerre de 1905 contre le Maroc que<\/p>\n<p>rapporte \u00e0 Jacques Cormery un t\u00e9moin qui y a connu son p\u00e8re : celui-ci avait \u00e9t\u00e9 pris de col\u00e8re et de d\u00e9go\u00fbt devant le sort atroce r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 des sentinelles fran\u00e7aises 24.<\/p>\n<p>Avant de revenir sur <i>L\u2019H\u00f4te <\/i>et sur <i>Le Premier Homme<\/i>, o\u00f9 Camus dessine l\u2019Alg\u00e9rie au bord de la guerre d\u2019in\u00add\u00e9pendance, il faut s\u2019arr\u00eater sur le dernier chapitre du roman inachev\u00e9 o\u00f9 il montre Jacques Cormery, son alter ego, devenu adolescent, donc aux environs de 1930, qui commence \u00e0 percevoir la situation coloniale, lui jusque-l\u00e0 plus sensible aux in\u00e9galit\u00e9s sociales ; \u00e0 son arriv\u00e9e au lyc\u00e9e, il constate par exemple la raret\u00e9 des \u00e9l\u00e8ves arabes 25. Sur\u00adtout, Camus tente de cerner la coexistence tendue entre les deux communaut\u00e9s dans un quartier comme Belcourt ; la phrase entre tellement dans les nuances qu\u2019il faut la citer largement pour ne pas la trahir :<\/p>\n<p>[&#8230;] cet immense pays autour de lui dont, tout enfant, il avait senti la pes\u00e9e avec l\u2019immense mer devant lui et derri\u00e8re lui cet espace inter\u00adminable de montagnes, de plateaux et de d\u00e9sert qu\u2019on appelait l\u2019int\u00e9rieur, et entre les deux le danger permanent dont personne ne parlait parce qu\u2019il paraissait naturel mais que Jacques percevait lorsque, dans la petite ferme aux pi\u00e8ces vo\u00fbt\u00e9es et aux murs de chaux de Bir\u00admandreis, la tante passait au moment du cou\u00adcher dans les chambres pour voir si on avait bien tir\u00e9 les verrous sur les volets de bois pleins et \u00e9pais, pays o\u00f9 pr\u00e9cis\u00e9ment il se sen\u00adtait jet\u00e9, comme s\u2019il \u00e9tait le premier habitant, ou le premier conqu\u00e9rant, d\u00e9barquant l\u00e0 o\u00f9 la loi de la force r\u00e9gnait encore et o\u00f9 la justice \u00e9tait faite pour ch\u00e2tier impitoyablement ce que les moeurs n\u2019avaient pu pr\u00e9venir, avec autour de lui ce peuple attirant et inqui\u00e9tant, proche et s\u00e9par\u00e9, qu\u2019on c\u00f4toyait au long des journ\u00e9es, et parfois l\u2019amiti\u00e9 naissait, ou la camaraderie, et, le soir venu, ils se retiraient pourtant dans leurs maisons inconnues, o\u00f9 l\u2019on ne p\u00e9n\u00e9trait jamais, barricad\u00e9es aussi avec leurs femmes qu\u2019on ne voyait jamais, ou, si on les voyait dans la rue, on ne savait pas qui elles \u00e9taient, avec leur voile \u00e0 mi-visage et leurs beaux yeux sensuels et doux au-dessus du linge blanc, et ils \u00e9taient si nombreux dans les quartiers o\u00f9 ils \u00e9taient concentr\u00e9s, si nombreux que par leur seul nombre, bien que r\u00e9sign\u00e9s et fatigu\u00e9s, ils faisaient planer une menace invisible qu\u2019on re\u00adniflait dans l\u2019air des rues certains soirs o\u00f9 une bagarre \u00e9clatait entre un Fran\u00e7ais et un Arabe, de la m\u00eame mani\u00e8re qu\u2019elle aurait \u00e9clat\u00e9 entre deux Fran\u00e7ais et deux Arabes, mais elle n\u2019\u00e9tait pas accueillie de la m\u00eame fa\u00e7on, et les Arabes du quartier, v\u00eatus de leurs bleus de chauffe d\u00e9lav\u00e9s ou de leur djellabah mis\u00e9rable, appro\u00adchaient lentement, venant de tous c\u00f4t\u00e9s d\u2019un mouvement continu, jusqu\u2019\u00e0 ce que la masse peu \u00e0 peu agglutin\u00e9e \u00e9jecte de son \u00e9paisseur, sans violence, par le seul mouvement de sa r\u00e9union, les quelques Fran\u00e7ais attir\u00e9s par des t\u00e9moins de la bagarre et que le Fran\u00e7ais qui se battait, reculant, se trouve tout d\u2019un coup en face de son adversaire et d\u2019une foule de visages sombres et ferm\u00e9s qui lui auraient enlev\u00e9 tout courage si justement il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 dans ce pays et n\u2019avait su que seul le courage permettait d\u2019y vivre, et il faisait face alors \u00e0 cette foule mena\u00e7ante et qui ne mena\u00e7ait rien pourtant, sinon par sa pr\u00e9sence et le mouvement qu\u2019elle ne pouvait s\u2019emp\u00eacher de prendre, et la plupart du temps c\u2019\u00e9taient eux qui maintenaient l\u2019Arabe qui se battait avec fureur et ivresse pour le faire par\u00adtir avant l\u2019arriv\u00e9e des agents [&#8230;] et, apr\u00e8s leur d\u00e9part, la menace, la violence, la peur r\u00f4daient pour l\u2019enfant dans la rue, lui s\u00e9chant la gorge d\u2019une angoisse inconnue. 26<\/p>\n<p>\u00c0 lire ce texte, on comprend mal qu\u2019on puisse encore, apr\u00e8s la parution du <i>Premier Homme<\/i>, reprocher \u00e0 son auteur de n\u2019avoir voulu peindre qu\u2019une Alg\u00e9rie sans Arabes ; il semble au contraire que, plus il avance dans l\u2019\u00e9criture, plus celle-ci lui para\u00eet \u00e0 m\u00eame de dire quelque chose de l\u2019Alg\u00e9rie de son enfance. Le regard port\u00e9 sur \u00abl\u2019autre\u00bb est multiple et mouvant ; la richesse de la fic\u00adtion est bien de pouvoir en faire ressortir les nuances, de la sympathie \u00e0 la peur. Dans ces m\u00eames ann\u00e9es 1930 et 1940, les articles de Camus t\u00e9moignent de sa conscience grandissante de la condition du colonis\u00e9 : dans la s\u00e9rie <i>Mis\u00e8re de la Kabylie <\/i>(1939), il d\u00e9nonce la mis\u00e8re des Arabes cr\u00e9\u00e9e et entretenue par la colonisation ; d\u2019autres articles 27 s\u2019\u00e9l\u00e8vent contre l\u2019injustice de la France, qui envoie les Alg\u00e9riens \u00e0 la mort quand elle est en guerre, tout en leur d\u00e9niant les droits qu\u2019ils r\u00e9clament ; en 1945, dans plusieurs \u00e9ditoriaux de <i>Combat<\/i>, il est un des rares journalistes fran\u00e7ais \u00e0 d\u00e9noncer la r\u00e9pression violente des \u00e9meutes de Constantine par l\u2019arm\u00e9e. Pour autant, il n\u2019est pas faux de dire que le monde arabe reste pour lui terra incognita : il m\u00e9conna\u00eet l\u2019islam 28; il n\u2019apprend pas l\u2019arabe ; il reste longtemps partisan de l\u2019assimilation, sans voir que celle-ci ne correspond plus aux aspirations du peuple alg\u00e9rien 29. Mais la violence de la r\u00e9pression de mai 1945 lui fait prendre conscience de l\u2019\u00e9vidence : \u00ab le peuple arabe existe \u00bb et il le rappelle \u00e0 l\u2019opinion fran\u00e7aise dans un \u00e9ditorial de Combat 30 ; il le redit dans <i>L\u2019Express <\/i>en 1955, au moment o\u00f9 il renonce aux th\u00e8ses assimila\u00adtionnistes : \u00able peuple arabe a gard\u00e9 sa personnalit\u00e9 qui n\u2019est pas r\u00e9ductible \u00e0 la n\u00f4tre\u00bb et qu\u2019il faut reconna\u00eetre pour respecter les \u00abdroits\u00bb du \u00abpeuple arabe\u00bb 31 ; et l\u2019expres\u00adsion revient \u00e0 trois reprises dans l\u2019\u00abAvant-propos\u00bb des Chroniques alg\u00e9riennes, en 1958 32. Mais, m\u00eame apr\u00e8s le d\u00e9but de la guerre d\u2019ind\u00e9pendance, il ne reconna\u00eet pas la nation alg\u00e9rienne : \u00abIl n\u2019y a jamais eu encore de nation alg\u00e9rienne. Les Juifs, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les Berb\u00e8res, auraient autant de droit \u00e0 r\u00e9clamer la direction de cette nation virtuelle\u00bb33. C\u2019est la premi\u00e8re raison pour laquelle il ne prendra jamais le parti de l\u2019ind\u00e9pendance alg\u00e9rienne ; les autres, pour le dire vite, \u00e9tant sa crainte de l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un \u00abempire arabe\u00bb sous l\u2019\u00e9gide de Nas\u00adser, sa m\u00e9fiance envers les m\u00e9thodes autoritaires du FLN et, surtout, sa certitude qu\u2019aucun compromis ne sera pos\u00adsible si l\u2019ind\u00e9pendance est acquise sous l\u2019\u00e9gide de celui-ci, et que les Europ\u00e9ens devront quitter l\u2019Alg\u00e9rie. Ses articles ne cessent de mentionner le peuple arabe et ses souffrances ; d\u00e8s le d\u00e9clenchement de l\u2019insurrection, il plaide pour les civils arabes qui souffrent, plus encore que les civils fran\u00e7ais, de la violence des deux camps ; c\u2019est pour eux aussi qu\u2019il lance en 1956 son \u00abAppel pour une tr\u00eave civile\u00bb 34 et qu\u2019il dit son espoir que, sur le d\u00e9mant\u00e8\u00adlement du syst\u00e8me colonial, puisse se cr\u00e9er une \u00abAlg\u00e9rie de la justice, o\u00f9 Fran\u00e7ais et Arabes s\u2019associeront libre\u00adment\u00bb35, une Alg\u00e9rie multi-ethnique dont les textes de 1958 de Chroniques alg\u00e9riennes dessinent les contours. Pendant la guerre, il maintient le contact le plus \u00e9troit possible avec ses amis alg\u00e9riens et avec ces \u00ablib\u00e9raux\u00bb qui, sur place, d\u00e9fendent eux aussi une troisi\u00e8me voie. M\u00eame quand il cesse de prendre position publiquement, il continue ses interventions discr\u00e8tes aupr\u00e8s de l\u2019\u00c9lys\u00e9e pour obtenir la gr\u00e2ce de militants alg\u00e9riens condamn\u00e9s \u00e0 mort, et il y parvient souvent 36. Tout est autrement com\u00adplexe quand il s\u2019agit d\u2019\u00e9voquer dans les fictions l\u2019Alg\u00e9rie en guerre. Dans <i>L\u2019H\u00f4te <\/i>(1957) et <i>Le Premier Homme<\/i>, le roman interrompu par sa mort, Camus adopte \u00e0 nouveau, pour raconter, le point de vue d\u2019Europ\u00e9ens en Alg\u00e9rie. Mais les deux protagonistes ont des exp\u00e9riences, donc des regards, diff\u00e9rents : Daru, l\u2019instituteur de <i>L\u2019H\u00f4te<\/i>, vit depuis longtemps sur les Hauts-Plateaux, o\u00f9 il a choisi d\u2019enseigner, au contact d\u2019une mis\u00e8re qui le hante ; ter\u00admin\u00e9e en 1954, la nouvelle situe le r\u00e9cit \u00e0 ce moment des d\u00e9buts de la guerre. Jacques Cormery, dont il a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 question, a quitt\u00e9 l\u2019Alg\u00e9rie de son enfance pour faire carri\u00e8re en m\u00e9tropole ; il y revient r\u00e9guli\u00e8rement, et plus longuement pour cette \u00abrecherche du p\u00e8re\u00bb que Le Pre\u00admier Homme situe en 1953. Les deux r\u00e9cits insistent sur l\u2019existence, et m\u00eame l\u2019enracinement, de deux communau\u00adt\u00e9s sur la terre alg\u00e9rienne 37 ; quelle image donnent-ils de la coexistence de celles-ci ? Dans <i>L\u2019H\u00f4te<\/i>, le prisonnier amen\u00e9 \u00e0 Daru par le gendarme Balducci a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 pour un crime de droit commun \u2013 qu\u2019il ne nie pas. Il n\u2019a pas de nom : Balducci, raciste m\u00e9prisant, ne juge pas utile de le transmettre (d\u2019ailleurs, il est persuad\u00e9 que le prisonnier ne parle ni ne comprend le fran\u00e7ais, ce qui est faux 38) ; mais Daru ne le lui demande pas non plus.<\/p>\n<p>Il le regarde cependant avec attention, sensible aux traits essentiels de son visage et \u00e0 la pr\u00e9sence physique de cet \u00ab h\u00f4te \u00bb dont il souhaite la fuite, non par r\u00e9pulsion, mais par refus d\u2019\u00eatre l\u2019interm\u00e9diaire de la justice 39. Tout en d\u00e9testant son meurtre, il accueille le pri \u00abl\u2019h\u00f4te\u00bb de l\u2019autre 40. Quand l\u2019Arabe lui dit : \u00abViens avec nous\u00bb<span style=\"text-decoration: underline;\"><sup>41<\/sup><\/span>, la formule, cens\u00e9e concerner la poursuite du voyage vers la prison avec le gendarme, se charge d\u2019implicite dans la bouche d\u2019un homme qui a partie li\u00e9e avec le maquis. Camus sugg\u00e8re-t-il un moment de proximit\u00e9 humaine, et peut-\u00eatre aussi politique, entre ces deux hommes dont le texte pr\u00e9cise : \u00ab[&#8230;] hors de ce d\u00e9sert, ni l\u2019un ni l\u2019autre, Daru le savait, n\u2019auraient pu vivre vraiment\u00bb42 ? Le d\u00e9nouement, lui, d\u00e9fait cette possible proximit\u00e9 : l\u2019incompr\u00e9hension irr\u00e9m\u00e9diable entre les deux hommes rend inop\u00e9rant le respect ant\u00e9rieur ; et Daru se trouve de fait exclu de ce qui lui \u00e9tait un royaume. <i>Le Premier Homme, <\/i>pour ce que nous en avons, manifeste avec plus d\u2019\u00e9clat encore l\u2019enracinement des deux communaut\u00e9s sur le m\u00eame sol, mais dit en m\u00eame temps combien le r\u00eave de leur coexistence pacifique est sans doute d\u00e9j\u00e0 devenu impossible dans l\u2019Alg\u00e9rie de 1953. La coexis\u00adtence tendue, mais parfois heureuse, qui existait dans l\u2019enfance de Jacques s\u2019est mu\u00e9e en violence haineuse : le vieux colon \u00e0 qui on ordonne d\u2019\u00e9vacuer ses terres d\u00e9truit tout dans sa propri\u00e9t\u00e9 avant de partir 43 ; une bombe explose \u00e0 un arr\u00eat de bus, faisant un carnage, et la foule est pr\u00eate \u00e0 lyncher un Arabe qui passait par l\u00e0 (p. 785-786) ; m\u00eame la m\u00e8re de Jacques, qui n\u2019est que douceur, parle des militants ind\u00e9pendantistes comme de \u00abbandits\u00bb dont il faut se prot\u00e9ger (p. 784 et 818). Certes, Jacques sauve l\u2019Arabe du lynchage ; et il explique \u00e0 sa m\u00e8re et \u00e0 son oncle la diff\u00e9rence entre les bandits et \u00ables autres Arabes\u00bb (p. 819). Mais il est clair que les zones de coexistence paisible, dessin\u00e9es par exemple par le cha\u00adpitre de la naissance de Jacques, n\u2019existent plus. Au lieu de cela, on a un bref croquis de moeurs d\u2019une famille arabe impr\u00e9gn\u00e9e jusqu\u2019au ridicule des repr\u00e9sentations coloniales : \u00ab Parfois des familles enti\u00e8res d\u2019Arabes pas\u00adsaient, ainsi endimanch\u00e9es. L\u2019une d\u2019elles tra\u00eenait trois enfants dont l\u2019un \u00e9tait d\u00e9guis\u00e9 en parachutiste \u00bb (p. 784). Comment Camus aurait-il, dans la suite du roman, pro\u00adlong\u00e9 la r\u00e9flexion sur la guerre d\u2019Alg\u00e9rie ? Des fragments de brouillons montrent qu\u2019il songeait \u00e0 donner \u00e0 Jacques Cormery un ami arabe qui, apr\u00e8s une \u00e9ducation occiden\u00adtale, aurait choisi la solidarit\u00e9 avec son peuple opprim\u00e9 et rejoint, malgr\u00e9 des r\u00e9ticences profondes, les rangs du FLN. Il a m\u00eame esquiss\u00e9, entre les deux hommes, quelques dialogues tendus portant sur la fid\u00e9lit\u00e9 et la tra\u00adhison l\u2019un par rapport \u00e0 l\u2019autre et chacun par rapport \u00e0 sa communaut\u00e9 respective (p. 922-923 et p. 940-941). Mais il ne para\u00eet pas convaincu de ces possibilit\u00e9s de dia\u00adlogue : \u00e0 cet Alg\u00e9rien, il donne le nom de Saddok, celui du ca\u00efd tu\u00e9 par les rebelles ind\u00e9pendantistes, en m\u00eame temps que l\u2019instituteur Guy Monnerot, le 1er novembre 1954, qui marque le d\u00e9but de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie. Par ailleurs, une addition marginale marque sa difficult\u00e9 \u00e0 traiter ces sc\u00e8nes : \u00abTout \u00e7a dans un style inv\u00e9cu (lyrique non r\u00e9aliste pr\u00e9cis\u00e9ment)\u00bb (p. 940). \u00c0 travers ce rapport entre Jacques et Saddok, Camus aurait sans doute tent\u00e9 de mettre en oeuvre le motif des fr\u00e8res ennemis, ceux-ci n\u2019\u00e9tant pas les Fran\u00e7ais et les Alg\u00e9riens, mais tous ceux, Arabes et Europ\u00e9ens, qui sont n\u00e9s en Alg\u00e9rie. Une sc\u00e8ne de la partie r\u00e9dig\u00e9e a d\u00e9j\u00e0 travaill\u00e9 ce motif : Veillard, le fils du vieux colon qui a tout d\u00e9truit avant son d\u00e9part, est d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 rester en Alg\u00e9rie, d\u00fbt-il y mourir ; il est persua\u00add\u00e9 que, seuls, les Arabes peuvent le comprendre : \u00abOn est fait pour s\u2019entendre. Aussi b\u00eates et brutes que nous, mais le m\u00eame sang d\u2019homme. On va encore un peu se tuer, se couper les couilles et se torturer un brin. Et puis on recommencera \u00e0 vivre entre hommes. C\u2019est le pays qui veut \u00e7a.\u00bb (p. 852) Certes la position sommaire de Veillard n\u2019est pas celle de Camus, pour qui il ne s\u2019agit pas de recommencer \u00ab \u00e0 vivre entre hommes \u00bb mais bien d\u2019inventer une nouvelle Alg\u00e9rie. Camus serait-il parve\u00adnu, dans le dialogue entre Cormery et Saddok, \u00e0 r\u00e9\u00e9crire de fa\u00e7on convaincante le mythe de Ca\u00efn et Abel, auquel il fait r\u00e9f\u00e9rence dans une note (p. 933), \u00e0 montrer une fraternit\u00e9 vivante, active, d\u00e9truite par quelque chose de plus fort que les fr\u00e8res et aboutissant \u00e0 leur s\u00e9paration, voire au fratricide ? Peut-\u00eatre : au coeur de la guerre, il maintient des liens profonds avec des Alg\u00e9riens nationa\u00adlistes ; il est salu\u00e9 comme fr\u00e8re ennemi par Kateb Yacine 44; et il pr\u00f4ne \u00able courage de reconna\u00eetre les raisons de l\u2019adversaire \u00bb 45. Cela aurait-il suffi pour qu\u2019il parvienne \u00e0 faire exister de fa\u00e7on convaincante cet ami arabe de Jacques Cormery, \u00e0 rendre compte de leur face \u00e0 face avec cette justesse qui caract\u00e9risait sa peinture de la coexistence entre les deux communaut\u00e9s dans l\u2019Alg\u00e9rie coloniale ? et, qui plus est, \u00e0 raconter cela au moment m\u00eame o\u00f9 la guerre se poursuivait, atroce, et o\u00f9 se pr\u00e9\u00adcisait l\u2019\u00e9viction de ceux qu\u2019on allait bient\u00f4t appeler les pieds-noirs ? Peut\u00eatre pas&#8230; En juin 1939, le jeune jour\u00adnaliste d\u2019Alger r\u00e9publicain concluait sa s\u00e9rie Mis\u00e8re de la Kabylie \u00bb sur la \u00absagesse\u00bb du peuple arabe46. On peut regretter que Camus ne se soit pas davantage approch\u00e9 de ce \u00abfr\u00e8re\u00bb ; du moins doiton lui reconna\u00eetre le m\u00e9rite du respect et de la lucidit\u00e9 d\u00e9chir\u00e9e.<\/p>\n<p align=\"right\">Agn\u00e8s Spiquel<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_blank\">Suite de l\u2019article dans la version papier<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_blank\">abonnez-vous \u00e0 L\u2019ivrEscQ<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet article a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans l\u2019ouvrage collectif, Les \u00c9crivains fran\u00e7ais et le monde arabe, Ralph Heyndels \u00e9d., publi\u00e9 sous la direction de Madeleine Bertaud par l\u2019ADIREL [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true},"categories":[1,4,161],"tags":[],"class_list":["post-4952","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-une","category-dossier","category-n-30"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4952","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4952"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4952\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5002,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4952\/revisions\/5002"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4952"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4952"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4952"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}