{"id":4962,"date":"2014-01-12T14:57:49","date_gmt":"2014-01-12T13:57:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=4962"},"modified":"2014-01-13T15:43:13","modified_gmt":"2014-01-13T14:43:13","slug":"quand-un-ecrivain-suisse-racontait-le-mouloud-1950-a-la-casbah","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/quand-un-ecrivain-suisse-racontait-le-mouloud-1950-a-la-casbah\/","title":{"rendered":"Quand un \u00e9crivain suisse racontait le Mouloud 1950 \u00e0 la Casbah \u2026"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/casbah.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-4986\" alt=\"casbah\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/casbah.jpg\" width=\"610\" height=\"336\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/casbah.jpg 610w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/casbah-300x165.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 610px) 100vw, 610px\" \/><\/a>L\u2019\u00e9crivain suisse qui relate cette f\u00eate \u00e0 Alger, y assiste en r\u00e9alit\u00e9 le 1er janvier 1950 qui en est la veill\u00e9e. Il arpente, de nuit, la Casbah sous les feux et les p\u00e9tards&#8230; Il est accompagn\u00e9 d\u2019un ami peintre qui va croquer au trait de superbes dessins. Cependant, le lendemain, ce duo n\u2019est plus \u00e0 Alger. Depuis quatre heures du matin, l\u2019un et l\u2019autre sont dans un autocar bourr\u00e9 de passagers, de bagages et m\u00eame de trois moutons \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, qui, ayant d\u00e9pass\u00e9 les monts et ravins de l\u2019Atlas tellien, roule \u00e0 travers les hauts plateaux \u00e0 la vitesse \u00abimmobile\u00bb de 60 kilom\u00e8tres\/heure vers Biskra\u2026<br \/>\nA la veille de la nouvelle ann\u00e9e 1950, Nicolas Bouvier et Thierry Ver\u00acnet avaient embarqu\u00e9 \u00e0 la va-vite \u00e0 Marseille \u00e0 bord du navire \u00abVille d\u2019Alger\u00bb. Vingt heures apr\u00e8s, ils arrivent sous un ciel de pluie au port d\u2019Alger pour un p\u00e9riple devant les mener jusqu\u2019aux portes du Sahara\u2026 Nicolas Bouvier, journaliste, n\u2019a que 21 ans ; Thierry Vernet, 23 ans, est dessinateur. Ils sont les envoy\u00e9s du journal Le Courrier : un quotidien catholique g\u00e9nevois de gauche qui va publier, entre mars et avril 1950, le r\u00e9cit en cinq parties de Bouvier, illustr\u00e9 par les dessins de Vernet.<br \/>\n\u00abR\u00e9veillon Marseille-Alger\u00bb<br \/>\nD\u00e8s leur embarquement sur le \u00abVille d\u2019Alger\u00bb, le ton \u00e9tait donn\u00e9. Qu\u2019on en juge par cet extrait du premier article paru le 11 mars 1950 dans Le Courrier \u00e0 la rubrique \u00abTerres et Peuples\u00bb :<br \/>\n\u00abLes trois premi\u00e8res classes sont presque vides, la quatri\u00e8me par contre, est archibond\u00e9e d\u2019Alg\u00e9riens qui rentrent au pays pour le \u00abMouloud\u00bb (jour de naissance du Proph\u00e8te), No\u00ebl musulman qui dans la nuit du 2 janvier met la Casbah sens dessus dessous. Dans l\u2019entrepont, on ne parle qu\u2019arabe, souhaits, excuses, salutations ; nous sommes les seuls \u00e0 ne pas le comprendre.(\u2026) Cette foule \u00e9norm\u00e9ment disparate et d\u00e9guenill\u00e9e bagarre laborieusement \u00e0 la location des chaises longues (\u2026puis) Les mots se font plus rares, les gestes plus expressifs (\u2026) une chanson aigu\u00eb (les Arabes chantent toujours au-dessus de leur voix) monte dans l\u2019obscurit\u00e9, brode sur le bruit des turbines, s\u2019\u00e9teint ; partout on souffle, on ronfle, on se retourne, c\u2019est continu, \u00e9gal, c\u2019est comme le silence. La nuit est tomb\u00e9e, la chaleur de la cale est lourde et l\u2019air irrespirable\u00bb\u2026<br \/>\nPour ceux qui ont un souvenir des meilleurs films de toute l\u2019histoire du cin\u00e9ma, on a l\u00e0 comme une s\u00e9quence d\u2019un documentaire noir et blanc de Joris Ivens sur les exploitations des terribles mines de charbon et leurs mineurs aux gueules noires \u2026<br \/>\nDeux Suisses appel\u00e9s \u00e0 un grand destin\u2026<br \/>\nThierry Vernet, jeune peintre qui ma\u00eetrise d\u00e9j\u00e0 professionnellement son art, a fait une premi\u00e8re exposition \u00e0 Gen\u00e8ve et travaille comme d\u00e9corateur dans un th\u00e9\u00e2tre de cette m\u00eame ville. Nicolas Bouvier est, lui encore, en cours d\u2019\u00e9tudes sup\u00e9rieures de lettres et de droit qu\u2019il poursuit d\u2019un m\u00eame front. Nicolas et Thierry sont camarades de-puis le coll\u00e8ge et resteront compagnons de route pour le restant de leur vie.<br \/>\nPour situer rapidement le \u00abbackground\u00bb de Bouvier, il faut souligner qu\u2019il est fils d\u2019un milieu intellectuel bourgeois.<br \/>\nSon grand-p\u00e8re \u00e9tait Recteur de l\u2019universit\u00e9 de Gen\u00e8ve et y a m\u00eame son buste sculpt\u00e9\u2026<br \/>\nSon p\u00e8re, agr\u00e9g\u00e9 d\u2019allemand, terminera sa carri\u00e8re comme directeur de la Biblioth\u00e8que universitaire publique de Gen\u00e8ve, une fonction qui lui permet de recevoir professionnellement et dans sa maison familiale des \u00e9crivains comme Thomas Mann (La montagne magique), Ian Fleming (cr\u00e9ateur de James Bond 007), Herman Hesse (Le loup des steppes), Robert Musil (Les d\u00e9sarrois de l\u2019\u00e9l\u00e8ve T\u00f6rless) ou Margueritte Yourcenar (Les m\u00e9moires d\u2019Hadrien)\u2026<br \/>\nCela dit sans compter que le grand p\u00e8re de Nicholas Bouvier recevait de grands penseurs tels le Bengali Rabindranath Tagore (prix Nobel de litt\u00e9rature en 1913), le philosophe italien Benedetto Croce ou le philosophe fran\u00e7ais Henri Bergson\u2026<br \/>\nQue Nicholas Bouvier r\u00e9v\u00e8le en plus de cela dans un livre d\u2019entretien \u00e0 la fin de sa vie (Routes et d\u00e9routes) que durant son enfance et son adolescence il adorait : \u00abMathias Sandorf, h\u00e9ros d\u2019un superbe roman de Jules Verne qui se passe entre le Maghreb, Trieste et la Hongrie\u00bb, laisse supposer qu\u2019il avait, au moment o\u00f9 il arrivait \u00e0 Alger, une bonne connaissance de l\u2019oeuvre d\u2019Albert Camus : L\u2019\u00e9tranger, La peste, Le Mythe de Sisyphe, L\u2019homme r\u00e9volt\u00e9, Noces, etc.<br \/>\nPremiers contacts avec la colonie<br \/>\nD\u00e8s l\u2019approche des c\u00f4tes, Nicolas Bouvier notait : \u00abOn sent Alger bien avant de l\u2019apercevoir ; loin sur l\u2019eau, elle envoie un parfum de sucre et de tabac\u00bb. Tabac et cendres ne se m\u00ealent-ils pas ?<\/p>\n<p>\u00c0 peine sortis du port, d\u00e8s les escaliers de la p\u00eacherie \u00ab(\u2026) <i>c\u2019est un mendiant qui nous a ouvert les portes de la ville. Etendu en travers des seules marches qui acc\u00e8dent aux boulevards, il nous a vus de loin et attend. C\u2019est le premier mis\u00e9reux d\u2019Afrique, guetteur et sentinelle de l\u2019arm\u00e9e immobile, qui occupe jour et nuit les escaliers du pays. Celui-ci a choisi une place que tous les mendiants du monde pourraient lui envier ; tous ceux qui montent \u00e0 pied des quais, fl\u00e2neurs ou miteux que la chaleur et la terre retrouv\u00e9e poussent \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, doivent l\u2019enjamber pour passer. Il tient avec dignit\u00e9 sa pouilleuse petite douane, tend sa s\u00e9bile, la soup\u00e8se, nous b\u00e9nit sur quelques m\u00e8tres, puis envoie de la main un baiser gracieux qui nous lance dans le trafic des grandes avenues<\/i>\u00bb.<\/p>\n<p>En ce maussade dimanche 1er janvier 1950, la ville europ\u00e9enne dort et dormira encore longtemps. La veille, elle f\u00eatait le r\u00e9veillon du nouvel an. Nos deux arrivants n\u2019auront \u00e0 voir en ce poisseux dimanche que \u00ab<i>babouches flottantes, fez rouges et tuniques blanches<\/i>\u00bb\u2026 Des ombres et un silence de d\u00e9cor qui, avoue le narrateur, lui donne \u00ab<i>un imperceptible malaise<\/i>\u00bb\u2026 Mais le pourquoi de la tristesse des indig\u00e8nes ce matin-l\u00e0, le jeune journaliste de Gen\u00e8ve est loin de le savoir, loin m\u00eame de s\u2019en douter.<\/p>\n<p>Fun\u00e9railles monstres \u00e0 Sidi M\u2019Hamed<\/p>\n<p>Au cimeti\u00e8re de Sidi M\u2019Hamed \u00e0 Belcourt, boulevard de Lyon, une marche de plusieurs milliers de personnes accompagne sous la pluie \u00abun fils du pays\u00bb vers sa derni\u00e8re demeure. Cette foule est tellement dense qu\u2019elle reste en grande partie hors les murs du grand cimeti\u00e8re alg\u00e9rois. Le grand reporter, Ammar Belkho\u00addja, \u00e9crivain scrutant depuis plus de vingt ans l\u2019in\u00e9dit ou l\u2019oc\u00adcult\u00e9 des traces du mouvement nationaliste me le confirme par t\u00e9l\u00e9phone depuis Tiaret o\u00f9 il r\u00e9side : \u00ab<i>Il y avait au moins 12 000 Alg\u00e9riens !.. Ferhat Abbas y a fait l\u2019oraison fun\u00e8bre accompa\u00adgn\u00e9 par Bachir El Ibrahimi et Tewfik El Madani. Mais aussi de nombreuses associations, dont l\u2019association des instituteurs. Ce fils du pays est, d\u2019apr\u00e8s les registres m\u00eames du cimeti\u00e8re, le premier \u00e0 \u00eatre enterr\u00e9 ce premier janvier 1950<\/i>\u00bb\u2026<\/p>\n<p>Mais qui est donc Ali El Hammami dont la grande foule, ce 1er de l\u2019an, a accompagn\u00e9 si solennellement la d\u00e9pouille \u00e0 sa derni\u00e8re demeure?<\/p>\n<p>N\u00e9 en 1902 \u00e0 Tiaret, o\u00f9 il termine ses \u00e9tudes primaires, Ali El Hammami accompagne jeune ses parents \u00e0 la Mecque qui, sur le chemin du retour, s\u2019installent \u00e0 Alexandrie. Apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de ses parents, enterr\u00e9s \u00e0 Alexandrie, Ali qui a \u00e0 peine plus de vingt ans (et lit Ibn Khaldoun depuis son adolescence) s\u2019engage sur un cargo et d\u00e9barque \u00e0 Tanger. De l\u00e0, il ne va pas tarder \u00e0 prendre part \u00e0 la guerre du Rif sous le commande\u00adment d\u2019Abdelkrim qui combat les arm\u00e9es coloniales dirig\u00e9es par P\u00e9tain\u2026 Ce sera ensuite Paris d\u2019o\u00f9, en 1924 l\u2019\u00e9mir Khaled le d\u00e9l\u00e8gue \u00e0 un congr\u00e8s \u00e0 Moscou o\u00f9 il partagera la chambre d&rsquo;Ho Chi Minh qu\u2019il instruisit de la guerre de r\u00e9sistance popu\u00adlaire du Rif\u2026<\/p>\n<p>De Moscou, il voyagera longuement \u00e0 S\u00e9bastopol, \u00e0 Istanbul, en Italie, \u00e0 Madrid, Berlin, Gen\u00e8ve\u2026 Traqu\u00e9 en Europe il finira par s\u2019installer longuement \u00e0 Baghd\u00e2d o\u00f9, une dizaine d\u2019ann\u00e9es durant, il fait fonction d\u2019enseignant d\u2019histoire et de g\u00e9ogra\u00adphie. D\u00e9but des ann\u00e9es 40 il commence la r\u00e9daction en fran\u00e7ais de son long roman, <i>Idriss <\/i>qui portera en sous-titre <i>Roman d\u2019un Nord-africain<\/i>. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir de 1946 qu\u2019il est autoris\u00e9 \u00e0 r\u00e9sider au Caire o\u00f9 il publiera Idris en 1948, pr\u00e9fac\u00e9 par l\u2019\u00e9mir Abdelkrim banni de son pays depuis plus de vingt ans\u2026<\/p>\n<p>Dans l\u2019une des pages de ce roman El Hammami s\u2019\u00e9panche: \u00ab<i>C\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e9tranger o\u00f9 l\u2019on apprend le mieux \u00e0 connaitre son pays : la vieille terre o\u00f9 reposent les a\u00efeux, o\u00f9 la langue d\u00e9li\u00e9e a balbuti\u00e9 son premier mot, o\u00f9 l\u2019\u0153il a saisi sa premi\u00e8re couleur et o\u00f9 le cerveau ayant atteint sa maturit\u00e9, l\u2019on a commenc\u00e9 \u00e0 comprendre un peu la trame des joies et des souffrances qui ont confabul\u00e9 l\u2019histoire de la famille \u00e0 laquelle on appartient par toutes les fibres du corps et de l\u2019\u00e2me<\/i>\u00bb.<\/p>\n<p>Dans une \u00e9tude que lui consacre le Dr. Chikh Bouamrane, on lit : \u00ab<i>Ce qui frappe \u00e0 la lecture d\u2019Idriss, c\u2019est d\u2019abord la vaste culture de Ali El Hammami. Il a non seulement une connaissance sure de l\u2019histoire de l\u2019islam, mais aus\u00adsi de l\u2019Europe. Les grands probl\u00e8mes politiques et socio \u00e9conomiques lui sont familiers. En outre, rien d\u2019impor\u00adtant ne lui \u00e9chappe de la culture arabe. Il cite souvent et parfois critique Ibn Toumert, Ibn Rochd, Ibn Khaldoun, Al Afghani, Abdou\u2026 Il se r\u00e9f\u00e8re aussi \u00e0 la litt\u00e9rature fran\u00e7aise, compare telle zaou\u00efa \u00e0 l\u2019abbaye de Th\u00e9l\u00e8me, tel ou tel personnage \u00e0 un h\u00e9ros de Balzac ou d\u2019Edmond About<\/i>\u00bb\u2026<\/p>\n<p>Quelques paragraphes plus loin, il ajoute : \u00ab<i>Idriss est un t\u00e9moignage sur une p\u00e9riode des plus troubl\u00e9es de l\u2019his\u00adtoire du Maghreb et sur la r\u00e9sistance permanente de ses habitants contre l\u2019oppression \u00e9trang\u00e8re. \u00c0 ce titre, plu\u00adsieurs passages du roman peuvent constituer des mor\u00adceaux d\u2019anthologie.<\/i>\u00bb<\/p>\n<p>Plus de quinze jours avant son enterrement, Ali El Ham\u00admami, membre de la d\u00e9l\u00e9gation du Maghreb, participait au premier congr\u00e8s \u00e9conomique musulman de Karachi au Pakistan. Prenant l\u2019avion du retour pour le Caire avec les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s de Tunisie et du Maroc, l\u2019appareil s\u2019\u00e9crase, le lundi 12 d\u00e9cembre 1949, tuant tous les passagers. C\u2019est donc la d\u00e9pouille ramen\u00e9e depuis le Pakistan qu\u2019on en\u00adterrait \u00e0 Alger en ce jour m\u00e9dian du vingti\u00e8me si\u00e8cle\u2026<\/p>\n<p>\u00c0 la fin de ce jour-l\u00e0\u2026<\/p>\n<p>Nicolas Bouvier et Thierry Vernet abandonnent la ville europ\u00e9enne avec son \u00abatmosph\u00e8re de rendez-vous man\u00adqu\u00e9\u00bb et se mettent \u00e0 escalader les \u00e9troits escaliers obs\u00adcurs et frais de la Casbah.Malgr\u00e9 la p\u00e9nombre, nos deux jeunes Suisses comprennent tr\u00e8s bien ce qui s\u2019y orga\u00adnise\u2026 \u00ab<i>Des appels modul\u00e9s volent, se r\u00e9pondent de ter\u00adrasse en terrasse.[\u2026] Les ombres furtives qui traversent devant nous passent de seuil en seuil, distribuent une derni\u00e8re consigne aux maisons qui retiennent leur monde pour le lancer au bon moment dans la rue. Aux terrasses des caf\u00e9s, les clarinettes lancent un trille haut et fun\u00e8bre, \u00e9changent d\u2019un quartier \u00e0 l\u2019autre une phrase aigu\u00eb, puis soudain tarie. Admirable, cette fa\u00e7on de demander le la, d\u2019aller ensemble vers l\u2019explosion qu\u2019on sent imminente. Avec l\u2019odeur de la poudre, on respire l\u2019attente<\/i>\u00bb\u2026<\/p>\n<p>Et soudain : c\u2019est la f\u00eate ! Ses bruits et sa joie\u2026 <i>\u00ab [\u2026] \u00e9blouis, stup\u00e9faits, d\u00e9tendus nous naviguons prisonniers \u00a0d\u2019une foule \u00e9norme jaillie de partout<\/i>\u00bb. Alors que la ville europ\u00e9enne cuve encore son r\u00e9veillon de la veille, la Casbah danse ! Nos deux g\u00e9nevois des bords du lac L\u00e9\u00adman sont \u00ab<i>noy\u00e9s dans les burnous, les turbans, les soleils chuintants d\u2019\u00e9tincelles, les sourires immenses qu\u2019on perd et qu\u2019on ne retrouve plus<\/i>\u2026\u00bbEt dans ces espaces r\u00e9duits et magnifiquement tortueux, c\u2019est \u00ab<i>la course glapissante des femmes, le rouge et le bleu, le hurlement et les yeux agrandis des enfants qui se pr\u00e9cipitent \u00e0 nos jambes, les faces camuses et noires [mais pardi! n\u2019est-ce pas d\u00e9j\u00e0 la nuit ?&#8230;] qui se renversent de rire et flambent un instant dans l\u2019\u00e9clair des p\u00e9tards\u2026<\/i>\u00bb Bouvier ne nous rapporte pas tout \u00e0 fait les ambiances l\u00e9ch\u00e9es et tr\u00e8s lu mineuses que nous connaissons des miniatures enchanteresses de Mohamed Racim (artiste issu d\u2019une famille de la Casbah o\u00f9 lui-m\u00eame est n\u00e9) mais on n\u2019en n\u2019est pas tr\u00e8s loin quand m\u00eame\u2026 Alerte, le journaliste note : \u00ab<i>les zigzags affol\u00e9s des poules et des ch\u00e8vres au milieu des explosions, les odeurs lourdes et \u00e2pres qui collent aux habits, le gr\u00e9sille\u00adment des fritures, avec, pour brasser ce d\u00e9sordre, le bat\u00adtement sourd des peaux d\u2019\u00e2nes tendues au travers d\u2019urnes <\/i>d\u00e9fonc\u00e9es\u2026\u00bb<\/p>\n<p>Et comme muni d\u2019une cam\u00e9ra-stylo, il zoome sur les nu\u00e9es d\u2019enfants dont beaucoup, dit-il, \u00ab<i>ont au sommet d\u2019une t\u00eate ras\u00e9e la petite tresse de leur coiffure rituelle, tous sont lav\u00e9s de frais, propres et brillants comme des coquilles. Les mains pleines de p\u00e9tards d\u2019un sou, tr\u00e8s \u00e0 leur affaire, ils roulent, culbutent, tr\u00e9buchent, s\u2019accrochent aux robes des passants, h\u00e9sitent, repartent, trottent silencieusement de partout \u00e0 partout, s\u00e8ment d\u2019explosions leur course zigzagante\u2026<\/i>\u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 une saisie journalistique faite avec un r\u00e9el brio, avec vivacit\u00e9 et une empathie extraordinairement humble. Condens\u00e9e, elle charrie une multitude d\u2019images, d\u2019attitudes, de mouvements physiques, sonores ou d\u2019odeurs caract\u00e9ristiques. \u00ab<i>La vapeur du th\u00e9 de menthe parfume des rues enti\u00e8res \u2026<\/i>\u00bb, \u00e9crit-il. \u00ab<i>Sous des doigts tr\u00e8s tendres et habiles, les tambours se sont fait mur\u00admures\u2026<\/i>\u00bb, ajoute-t-il). La \u00ab<i>prise de vue<\/i>\u00bb est si agr\u00e9able qu\u2019on a l\u2019impression de vivre cet \u00e9v\u00e8nement d\u2019il y a plus de soixante ans en direct, aussi bien \u2013et mieux\u2013 que dans le meilleur des reportages TV\u2026<\/p>\n<p>Le journaliste Bouvier fait d\u00e9j\u00e0 montre des potentialit\u00e9s d\u2019un \u00e9crivain av\u00e9r\u00e9. Et comme pour bien clore le sens des choses par une image de civilit\u00e9 et de sagesse, il \u00e9crit : \u00ab<i>Autour des braseros, le long des escaliers, on se b\u00e9nit \u00e9norm\u00e9ment, l\u2019heure des souhaits est commenc\u00e9e ; les vieillards y pr\u00e9sident, leurs longues mains s\u00e8ches vont de leur bouche \u00e0 leur c\u0153ur, tra\u00e7ant en l\u2019air d\u2019\u00e9l\u00e9gantes majuscules<\/i>\u00bb\u2026<\/p>\n<p>Nicolas Bouvier, journaliste, allait \u00e0 partir de l\u2019ann\u00e9e suivante, dans une vieille Fiat Topolino de 4 chevaux, sillonner le monde, de Belgrade \u00e0 Kaboul, en passant par Ankara, Tabriz, Chiraz et Kandahar. Puis de Lahore \u00e0 Yokohama via New Delhi, Bombay, Colombo, Singapour, Sa\u00efgon, Hong Kong, Manille\u2026<\/p>\n<p>Il allait au fil de cette formidable aventure d\u2019une vie deve\u00adnir un \u00e9crivain d\u2019abord reconnu puis c\u00e9l\u00e8bre ; \u00e9galement un po\u00e8te, un photographe et un pertinent conf\u00e9rencier.<\/p>\n<p>C\u2019est un auteur exigeant et \u00abinattendu\u00bb qui a laiss\u00e9 un patrimoine de plus de trente ouvrages qu\u2019on ne cesse de traduire dans les langues du monde, pour le plaisir de le lire et le m\u00e9diter.<\/p>\n<p>Un noble \u00e9crivain \u00e0 suivre quant \u00e0 <i>L\u2019usage du monde<\/i>.<\/p>\n<p align=\"right\">Abderrahmane Djelfaoui<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_blank\">Suite de l\u2019article dans la version papier<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_blank\">abonnez-vous \u00e0 L\u2019ivrEscQ<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019\u00e9crivain suisse qui relate cette f\u00eate \u00e0 Alger, y assiste en r\u00e9alit\u00e9 le 1er janvier 1950 qui en est la veill\u00e9e. 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