{"id":4996,"date":"2014-01-13T11:09:57","date_gmt":"2014-01-13T10:09:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=4996"},"modified":"2014-01-13T11:12:26","modified_gmt":"2014-01-13T10:12:26","slug":"djemai-loranais-contre-camus-lalgerois-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/djemai-loranais-contre-camus-lalgerois-2\/","title":{"rendered":"Djema\u00ef l\u2019Oranais contre Camus l\u2019Alg\u00e9rois"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/Djema\u00ef-l\u2019Oranais-contre.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-4950\" alt=\"Djema\u00ef l\u2019Oranais contre\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/Djema\u00ef-l\u2019Oranais-contre.jpg\" width=\"610\" height=\"336\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/Djema\u00ef-l\u2019Oranais-contre.jpg 610w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/Djema\u00ef-l\u2019Oranais-contre-300x165.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 610px) 100vw, 610px\" \/><\/a><br \/>\n\u00ab Le pick-up annonce Amar, \u00able coriace oranais qui n\u2019a pas d\u00e9sarm\u00e9 \u00bb, contre P\u00e9rez,<br \/>\n\u00abLe puncheur alg\u00e9rois\u00bb.\u00bb1<br \/>\nAbdelkader Djema\u00ef, comme ces boxeurs \u00e9voqu\u00e9s dans Le Minotaure, n\u2019en finit pas de r\u00e9gler ses comptes avec Albert Camus. Depuis Camus \u00e0 Oran2 (1995) jusqu\u2019\u00e0 Impressions d\u2019Alg\u00e9rie3 (2012), Djema\u00ef l\u2019Oranais critique la repr\u00e9sentation que \u00abl\u2019Alg\u00e9rois Albert Camus\u00bb (CO9) fait de sa ville natale. Albert v\u00e9cut bri\u00e8vement \u00e0 Oran ; il lui consacra plusieurs textes, Le Minotaure ou la halte d\u2019Oran (1939), \u00abPetit guide pour des villes sans pass\u00e9\u00bb4 (1947) et en fit surtout le cadre de La Peste5 (1947) . En fait, Djema\u00ef n\u2019est pas le seul Oranais qui s\u2019est senti froiss\u00e9 par la repr\u00e9sentation que Ca\u00acmus a donn\u00e9 de cette ville, comme le souligne Emmanuel Robl\u00e8s dans son introduction \u00e0 Camus \u00e0 Oran : \u00abce Minotaure dont l\u2019ironie a f\u00e2ch\u00e9 beaucoup de nos concitoyens.\u00bb (CO9) Camus se crut d\u2019ailleurs oblig\u00e9 de faire une mise au point lors de la r\u00e9\u00e9dition du \u00abMinotaure\u00bb dans laquelle il fait \u00e9tat de protestations passionn\u00e9es venues de cette belle ville.\u00bb (M74) Qu\u2019est-ce qui f\u00e2che donc tant Djema\u00ef et ses concitoyens dans l\u2019image que Camus donne de leur ville ?<br \/>\nD\u2019Oran, Camus fait ressortir la banalit\u00e9 (P13), une banalit\u00e9 telle qu\u2019elle en devient \u00absinguli\u00e8re\u00bb (M106): Oran est donc plac\u00e9e sous le signe de l\u2019oxymore comme le corroborent de nombreuses combinaisons du type \u00abheureux et morne\u00bb (P43). La banalit\u00e9 de ce \u00ablieu neutre\u00bb (P11) est rendue par l\u2019accumulation d\u2019adjectifs tels que \u00abmorne\u00bb (P70, 88), \u00abterne\u00bb (P40, 44) voire \u00ablaide\u00bb (M85, 88, P11, 29) et de formules privatives : \u00abune ville sans pigeons, sans arbres et sans jardins, o\u00f9 l\u2019on ne rencontre ni battements d\u2019ailes ni froissements de feuilles\u00bb (P11), \u00abcette cit\u00e9 sans pittoresque, sans v\u00e9g\u00e9tation et sans \u00e2me\u00bb (P13), \u00absans \u00e2me et sans recours\u00bb (M77) allant jusqu\u2019\u00e0 \u00abcette mort des couleurs et des mouvements\u00bb (P133). [Je souligne]. La nature min\u00e9rale, l\u2019absence de v\u00e9g\u00e9tation, en font d\u2019autant plus ressortir le cadre exceptionnel : \u00abil est juste d\u2019ajouter qu\u2019elle s\u2019est greff\u00e9e sur un paysage sans \u00e9gal\u00bb (P13). La mer et la lumi\u00e8re, les couleurs du ciel (P35-36, 107) et la sensualit\u00e9 de la mer (P156) s\u2019opposent au gris poussi\u00e9reux et min\u00e9ral (P36, 40, 43, 883, 108, 114 ; M78, 79, 86, 87, 96, 101, 102, 108-109 ; PG 129) d\u2019une ville o\u00f9 la v\u00e9g\u00e9tation m\u00eame semble \u00eatre en \u00e9tat de p\u00e9trification : \u00abLes branches des ficus et des palmiers pendaient, immobiles, grises de poussi\u00e8re, autour d\u2019une statue de la R\u00e9publique, poudreuse et sale.\u00bb (P83). Malgr\u00e9 son activit\u00e9 commerciale et portuaire, c\u2019est l\u2019ennui (M88, 108), ce \u00abMinotaure qui d\u00e9vore les Oranais\u00bb (M85), qui domine une ville repli\u00e9e sur elle-m\u00eame (P36) o\u00f9 la r\u00e9p\u00e9titivit\u00e9 m\u00eame de certaines activit\u00e9s en marque la st\u00e9rilit\u00e9.<br \/>\nCette repr\u00e9sentation n\u2019est pourtant pas tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de celle que Djema\u00ef fait de sa ville dans Zohra sur la terrasse 6 (2010). Elle est pierreuse et terne et Djema\u00ef la d\u00e9finit n\u00e9gativement : \u00abdans la cour o\u00f9 fleurissaient les cailloux jaunes7 [\u2026], il n\u2019y avait pas [\u2026] des iris bleus, des pervenches et des mimosas. Ni des arums, des acanthes, des palmes\u00bb (ZT13). Le \u00abfiguier aux fruits fades et cotonneux\u00bb (ZT13) de la cour de sa maison, m\u00eame s\u2019il revient de mani\u00e8re r\u00e9currente sous sa plume (ZT84, 115), ne parvient pas \u00e0 occuper l\u2019espace. Qu\u2019est-ce qui justifie alors le ressentiment de Djema\u00ef ?<br \/>\nImpressions d\u2019Alg\u00e9rie (2012) donne plusieurs indices.<br \/>\n\u00abEn Alg\u00e9rie, o\u00f9 l\u2019islam n\u2019autorise pas la cr\u00e9mation et o\u00f9 le linceul blanc sert de cercueil, il n\u2019y a pas de magasins fun\u00e9raires. Albert Camus, qui v\u00e9cut entre janvier 1941 et ao\u00fbt 1942 \u00e0 Oran, notait leur \u00ab\u00e9difiante abondance\u00bb dans une ville o\u00f9 plus de la moiti\u00e9 de la population \u00e9tait d\u2019origine europ\u00e9enne. \u00abCe n\u2019est pas qu\u2019\u00e0 Oran, on meure plus qu\u2019ailleurs, mais j\u2019imagine seulement qu\u2019on en fait plus d\u2019his\u00actoires8\u00bb, \u00e9crit l\u2019auteur de L\u2019Etranger qui repose \u00e0 Lourmarin, pr\u00e8s de son \u00e9pouse Francine. Recouverte d\u2019iris, sa tombe ressemble \u00e0 celles des cimeti\u00e8res des montagnes et des vall\u00e9es [\u2026] dont il a salu\u00e9 la beaut\u00e9 dans L\u2019Et\u00e9.\u00bb (IA87)<br \/>\nDjema\u00ef d\u00e9signe Camus comme \u00abl\u2019auteur de l\u2019Etranger\u00bb plut\u00f4t que de La Peste, ce qui renvoie ce dernier \u00e0 son extran\u00e9it\u00e9 d\u2019Alg\u00e9rois. Camus demeure \u00abcet Alg\u00e9rois en exil forc\u00e9 \u00e0 Oran, coup\u00e9 de sa ville comme de ses racines\u00bb (CO60), l\u2019\u00e9tranger \u00e0 Oran, m\u00eame s\u2019il y v\u00e9cut \u00abdes heures profond\u00e9ment heureuses\u00bb (CO9), dans des conditions mat\u00e9rielles bien sup\u00e9rieures \u00e0 celles qu\u2019il avait connues \u00e0 Alger (CO24, 26).<br \/>\nLa rivalit\u00e9 entre Alger et Oran est le postulat qui sous-tend ce match litt\u00e9raire.<br \/>\nCependant, c\u2019est Djema\u00ef l\u2019Oranais qui est l\u2019\u00e9tranger dans l\u2019Oran de Camus puisqu\u2019il appartient \u00e0 l\u2019autre moiti\u00e9 de la population, celle qui est pratiquement absente de l\u2019Oran de Camus (CO 109). Dans La Peste, Camus oppose en effet le centre de la ville \u2013 qui occupe aussi l\u2019espace textuel du<br \/>\n\u00abMinotaure\u00bb \u2013 et les faubourgs. La plus grande partie de l\u2019action se d\u00e9roule dans le centre dont la pr\u00e9fecture et la cath\u00e9drale sont les signes administratif et religieux de sa structuration coloniale. Djema\u00ef s\u2019en sent exclu : Enfant, j\u2019allais rarement au centre-ville [\u2026]. Je sentais confus\u00e9ment que ces magasins et ces rues, comme celles d\u2019Alsace-Lorraine ou d\u2019Arzew avec ses \u00e9l\u00e9gantes arcades, n\u2019\u00e9taient pas faits pour nous.\u00bb (ZT47-48) Nettement coup\u00e9s de ce centre, les faubourgs populeux (P113) et d\u00e9labr\u00e9s (P216) sont anim\u00e9s, pleins d\u2019odeurs (P59) et color\u00e9s (P81).<br \/>\nC\u2019est l\u00e0 que Camus place les Espagnols, la seule composante ethnique qu\u2019il nomme de mani\u00e8re r\u00e9currente (P 16, 19, 29, 137, 138, 143, 184, 186, PG 125). Il mentionne un \u00abquartier n\u00e8gre\u00bb (P8) qu\u2019il qualifie de \u00abpittoresque\u00bb (PG129). Mais les Arabes sont pratiquement \u00e9vacu\u00e9s de la ville, ou plut\u00f4t, ils s\u2019y fondent tellement \u00abnaturellement\u00bb (PG127) qu\u2019ils en deviennent invisibles. Lorsque Camus parle des Oranais, ce terme a des contours flous. Lors d\u2019un match de boxe opposant \u00abun champion fran\u00e7ais de la marine \u00e0 un boxeur oranais\u00bb (M93), celui-ci est encourag\u00e9 en espagnol (M94). \u00abOranais\u00bb est la plupart du temps associ\u00e9 \u00e0 des appr\u00e9ciations n\u00e9gatives (P70, PG130). Le Minotaure, comme La Peste, t\u00e9moignent plus d\u2019une exclusion de facto des Arabes de la ville que d\u2019une ignorance de leurs coutumes. Si \u00able commerce des vins et des alcools [y] tient la premi\u00e8re place\u00bb (P78), c\u2019est que la ville que repr\u00e9sente Camus est exclusivement coloniale, donc europ\u00e9enne.<br \/>\nEt c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que Djema\u00ef lui reproche. \u00abUne ville o\u00f9 les autochtones sont cependant ignor\u00e9s, comme effac\u00e9s de ses rues, de ses places, de ses maisons, des drames qui les agitent ou de la beaut\u00e9 qui les inonde.<br \/>\nInvisibles, absents de la ville et du r\u00e9cit, du d\u00e9cor, de l\u2019histoire, de l\u2019\u00e9criture de La Peste ou du Minotaure, ombres fugaces ou d\u00e9bris de silhouettes, comparses \u00e0 peine esquiss\u00e9s, les voil\u00e0 retourn\u00e9s dans la nuit de l\u2019encre.\u00bb (CO109) En outre, en faisant dispara\u00eetre les autochtones, Camus peut proclamer Oran ville \u00absans pass\u00e9\u00bb (PG, M96).<br \/>\nIl n\u2019en montre d\u2019ailleurs que les monuments li\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9poque coloniale ou \u00e0 la m\u00e9tropole. \u00abDe monuments, Oran ne manque gu\u00e8re. La ville a son compte de mar\u00e9chaux d\u2019Empire, de ministres et de bienfaiteurs locaux. [\u2026] Mais ils repr\u00e9sentent cependant des apports ext\u00e9rieurs. Dans cette heureuse barbarie, ce sont les marques regrettables de la civilisation.\u00bb (M96) M\u00eame si l\u2019on note une certaine ironie, il n\u2019en reste pas moins que la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la \u00abbarbarie\u00bb fait des autochtones des individus en dehors de la communaut\u00e9 linguistique dominante, qui sont repr\u00e9sent\u00e9s en tant qu\u2019esclaves sur la Maison du Colon (M97). Individus non diff\u00e9renci\u00e9s, non sujets de leur parole, les Oranais et leur ville sont sans pass\u00e9, sans pr\u00e9sent, sans avenir (P159), ni\u00e9s dans leur sp\u00e9cificit\u00e9 et leur identit\u00e9. Les textes de Djema\u00ef s\u2019emploient \u00e0 r\u00e9inscrire les autochtones dans l\u2019espace oranais. Camus \u00e0 Oran fait dialoguer texte et image.<br \/>\nLa premi\u00e8re image, pleine page, repr\u00e9sente des Oranais d\u2019origine arabe dans \u00abune ruelle pr\u00e8s de la place d\u2019Armes\u00bb (CO15). Cette ruelle occupe plus d\u2019espace pictural que les boulevards ou avenues qui occupent le texte camusien. Les images choisies pour illustrer Camus \u00e0 Oran sont souvent des reproductions de cartes postales anciennes qui, pour la plupart, contredisent la repr\u00e9sentation de Camus. Ainsi lorsque Djema\u00ef commente la \u00abville [\u2026] sans arbres\u00bb, les photographies montrent un b\u00e2timent disparaissant derri\u00e8re une masse arbor\u00e9e (CO94-95). De la m\u00eame fa\u00e7on, pour r\u00e9futer l\u2019id\u00e9e d\u2019une ville qui tourne le dos \u00e0 la mer, les photographies de la baie d\u2019Oran abondent. La pr\u00e9sence de cartes postales coloris\u00e9es vient aussi contredire la \u00abtechnique ant\u00e9diluvienne\u00bb des photographes oranais (CO32 en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 M80) et surtout le gris terne de la ville camonienne. En plus de rendre des couleurs \u00e0 sa ville, ce qui int\u00e9resse surtout Djema\u00ef c\u2019est de rendre son arabit\u00e9 \u00e0 la ville. Sans nier son hispanit\u00e9, puisqu\u2019il d\u00e9clare y avoir pass\u00e9 une \u00abenfance espagnole\u00bb (ZT77), il offre une hi\u00e9rarchie diff\u00e9rente de celle de Camus.<br \/>\nDans sa recr\u00e9ation de la d\u00e9couverte d\u2019Oran par Camus, il mentionne le sanctuaire de Sidi Abdelkader avant Santa Cruz (CO12) et l\u2019une des premi\u00e8res grandes photographies repr\u00e9sente le sanctuaire de Sidi-el-Houari (CO13). Il donne certes des indications sur la chapelle de Santa-Cruz (CO12) et la cath\u00e9drale Saint-Louis (CO13), mais il ne manque pas de rappeler que la mosqu\u00e9e de la Perle est \u00abt\u00e9moin que la ville fut d\u2019abord arabe \u00bb (CO13). Il restitue \u00e0 la ville ses monuments et son pass\u00e9 arabe : \u00abcette cit\u00e9 \u2013 l\u2019ancienne Ifri \u2013 fond\u00e9e \u00e0 la fin du X\u00e8me si\u00e8cle par des tribus berb\u00e8res et des marins andalous\u00bb (CO14). Il oppose au d\u00e9sert culturel de Camus une liste d\u2019\u00e9crivains ou de peintres (ZT76) qui lui ont rendu hommage : \u00abdans cette ville d\u00e9sert\u00e9e par la culture, dans ce \u00abChicago de l\u2019absurde Europe\u00bb visit\u00e9 par L\u00e9on l\u2019Africain, Jules Verne, Pierre Loti, Guillaume Apollinaire et Paul Morand\u2026\u00bb (C034)). Non content de lui rendre un pass\u00e9, Djema\u00ef l\u2019inscrit dans une dynamique par un recours r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 la prolepse : le match de boxe se d\u00e9roule dans \u00abla future rue Marcel-Cerdan\u00bb (CO 37) et la maison du Colon est \u00abl\u2019actuel palais de la Culture\u00bb (CO38) ; de tels exemples abondent (CO 38, 40, 41, 45, 47, 75, 86, 99, 107) et en annexe \u00e0 Camus \u00e0 Oran, Djema\u00ef ajoute un index des \u00abappellations actuelles des art\u00e8res, places et quartiers cit\u00e9s dans ce r\u00e9cit\u00bb (CO110).<br \/>\nDjema\u00ef fait donc une lecture r\u00e9f\u00e9rentielle des textes de Camus.<br \/>\nCeci est d\u2019autant plus \u00e9vident quand il cherche \u00e0 d\u00e9crypter l\u2019\u0153uvre de Camus gr\u00e2ce \u00e0 des traces biographiques (le th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 ce dernier se produisit lors de sa premi\u00e8re venue \u00e0 Oran sert de cadre \u00e0 un \u00e9pisode de La Peste (CO41))<br \/>\nOu des sources potentielles litt\u00e9raires (\u00abLa maison du Colon [\u2026] semble surgir, par son style pompeux, du Petit Guide d\u2019Oran [\u2026] [dont] Camus [\u2026] faisait, \u00e0 haute voix, des lectures amus\u00e9es.\u00bb (CO38)) ou cin\u00e9matographiques (si les jeunes Oranais imitent Clark Gable c\u2019est qu\u2019on le voit dans un film \u00e0 Oran au moment o\u00f9 Camus \u00e9crit le \u00abMinotaure\u00bb (CO33)). Il ne prend aucune des pr\u00e9cautions distanciatoires de Camus : l\u00e0 o\u00f9 ce dernier utilise des guillemets (M91), Djema\u00ef les omet (CO36) et, ce faisant, il se place sur le m\u00eame plan que les personnages de Camus. Il fait corps avec ce texte oranais auquel il appartient.<br \/>\nParall\u00e8lement \u00e0 cela, Djema\u00ef propose une approche litt\u00e9raire des textes de Camus. Du Minotaure, il \u00e9crit qu\u2019il s\u2019agit d\u2019 \u00abun essai \u00e0 l\u2019\u00e9criture lyrique, d\u00e9li\u00e9e, parfois ironique et dans lequel il tente de cerner, de saisir la forme de cette ville\u00bb (CO 27). Il signale aussi, dans des incises telles que \u00ab ironise Camus\u00bb (CO32) ou \u00abCamus raconte, non sans humour\u00bb (CO 33), la distance que Camus introduit dans ses textes dont il sait et d\u00e9clare explicitement qu\u2019ils sont fiction : \u00abComme on le sait, cela n\u2019est que pure imagination. Celle d\u2019un auteur qui, pour les besoins de son r\u00e9cit, de sa d\u00e9monstration, utilise ce fl\u00e9au comme un mythe propre \u00e0 susciter la r\u00e9flexion du lecteur.\u00bb (CO83, 86). Ces quelques lignes sur La Peste montrent pourtant qu\u2019il glisse facilement vers une lecture id\u00e9ologique, passant de \u00abr\u00e9cit\u00bb \u00e0 \u00abd\u00e9monstration\u00bb. On voit \u00e0 quel point Djema\u00ef \u00e9prouve de la difficult\u00e9 \u00e0 consid\u00e9rer Oran comme une construction litt\u00e9raire, comme un \u00ablieu [\u2026] m\u00e9taphorique\u00bb (CO11).<br \/>\nPourtant, sa lecture d\u2019Oran est tout aussi imaginaire que celle de Camus. Si Camus \u00e0 Oran se veut un essai biographique du s\u00e9jour de Camus \u00e0 Oran, Djema\u00ef ne s\u2019en tient pas aux faits stricts. Pour donner une image plus compl\u00e8te d\u2019Oran, plus conforme \u00e0 sa vision de la ville, il a recours \u00e0 l\u2019imagination : il inaugure son essai par cette phrase, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e deux fois dans la premi\u00e8re page (CO11), qui le scandera (CO 11, 27, 89, 90, 109) : \u00abJ\u2019imagine Albert Camus\u2026\u00bb. Il revendique ce d\u00e9tour par l\u2019imaginaire et insiste en imaginant des itin\u00e9raires alternatifs pour donner plus \u00e0 voir de sa ville : \u00abOu bien ont-ils emprunt\u00e9 un autre itin\u00e9raire.\u00bb (CO18): on remarque l\u2019absence de point d\u2019interrogation, malgr\u00e9 la forme interrogative, qui montre l\u2019assurance de Djema\u00ef-guide, assurance d\u2019une prise de parole refus\u00e9e \u00e0 ses concitoyens de la p\u00e9riph\u00e9rie. Djema\u00ef impose son texte, le superpos\u00e9 \u00e0 celui de Camus.<br \/>\nLa couverture de Camus \u00e0 Oran montre Camus sur un balcon \u00abtournant le dos \u00e0 la rue d\u2019Arzew\u00bb (CO45) et \u00e0 mesure que le texte progresse, il montre Camus de plus en plus enferm\u00e9, de plus en plus \u00e9loign\u00e9 du balcon inaugural : \u00abJ\u2019imagine \u00e0 pr\u00e9sent Camus [\u2026] lisant sur la terrasse\u00bb (CO89) ; \u00abet j\u2019imagine toujours et encore Camus \u00e9crivant [\u2026] dans la chambre du fond\u00bb (CO109). Puis, non sans contradiction, il l\u2019imagine enfin \u00ab\u00e9crivant [\u2026] face \u00e0 la mer\u00bb (CO109), pr\u00eat au d\u00e9part, celui-l\u00e0 m\u00eame qu\u2019il invoquait dans la conclusion du Minotaure (M110). Mais que Camus soit enferm\u00e9 ou tourn\u00e9 vers l\u2019ailleurs revient au m\u00eame pour Djema\u00ef : pour lui, Camus nie la ville. Camus \u00e9crivait dans sa r\u00e9\u00e9dition du Minotaure en 1953 qu\u2019 \u00abOran d\u00e9sormais n\u2019a plus besoin d\u2019\u00e9crivains : elle a besoin de touristes.\u00bb (M 74). Djema\u00ef lui consid\u00e8re que \u00absi cette ville a besoin de touristes, elle a surtout besoin d\u2019\u00e9crivains\u00bb (CO109). Il s\u2019inscrit donc dans la longue lign\u00e9e des al Idrissi (CO14) ou Cervant\u00e8s (CO12).<br \/>\nDans un jeu de miroir complexe, le texte de Djema\u00ef ne renvoie pas une image invers\u00e9e du texte de Camus. C\u2019est la m\u00eame ville malgr\u00e9 ses r\u00e9futations ou ses effets photographiques. En fait, il offre une image compl\u00e9mentaire, ajoutant une p\u00e9riph\u00e9rie au centre, cette p\u00e9riph\u00e9rie qui cachait la mer \u00e0 Camus. La ville retrouve son statut d\u2019\u00abOran la radieuse\u00bb (IA162) dans les textes combin\u00e9s de Camus et Djema\u00ef en retrouvant sa totalit\u00e9 : vue du centre et vue de la p\u00e9riph\u00e9rie, ville coloniale et ville arabe.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Jacqueline Jondot<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_blank\">Suite de l\u2019article dans la version papier<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_blank\">abonnez-vous \u00e0 L\u2019ivrEscQ<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Le pick-up annonce Amar, \u00able coriace oranais qui n\u2019a pas d\u00e9sarm\u00e9 \u00bb, contre P\u00e9rez, \u00abLe puncheur alg\u00e9rois\u00bb.\u00bb1 Abdelkader Djema\u00ef, comme ces boxeurs \u00e9voqu\u00e9s dans Le Minotaure, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true},"categories":[4,161],"tags":[],"class_list":["post-4996","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-dossier","category-n-30"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4996","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=4996"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4996\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4999,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/4996\/revisions\/4999"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=4996"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=4996"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=4996"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}