{"id":5156,"date":"2014-03-15T17:07:40","date_gmt":"2014-03-15T16:07:40","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=5156"},"modified":"2014-03-23T10:26:10","modified_gmt":"2014-03-23T09:26:10","slug":"lire-robles-aujourdhui-robles-et-le-terrorisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/lire-robles-aujourdhui-robles-et-le-terrorisme\/","title":{"rendered":"Lire Robl\u00e8s aujourd&rsquo;hui Robl\u00e8s et le terrorisme"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/lire-robles.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-5157\" alt=\"lire robles\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/lire-robles.jpg\" width=\"610\" height=\"336\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/lire-robles.jpg 610w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/03\/lire-robles-300x165.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 610px) 100vw, 610px\" \/><\/a><br \/>\nVenise en hiver est un roman relativement tardif dans l\u2019oeuvre d\u2019Emmanuel Robl\u00e8s, puisque paru en 1981 alors que l\u2019auteur, n\u00e9 en 1914 (nul ne peut l\u2019ignorer en cette ann\u00e9e o\u00f9 l\u2019on f\u00eate son centenaire) avait alors 67 ans.<br \/>\nRobl\u00e8s \u00e9crit une \u0153uvre romanesque o\u00f9 l\u2019actualit\u00e9 politique, sociale, en tout cas \u00e9v\u00e9nementielle, est souvent perceptible ainsi que les courants de pens\u00e9e qui l\u2019accompagnent. Situant son roman en Italie, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 70 du si\u00e8cle dernier et jusqu\u2019en 1980, l\u2019\u00e9crivain concentre sa repr\u00e9sentation de ce pays sur ce qui y est alors un drame extr\u00eamement meurtrier, c\u2019est-\u00e0-dire le terrorisme, d\u2019extr\u00eame droite comme d\u2019extr\u00eame gauche, chacune des deux cat\u00e9gories \u00e9tant repr\u00e9sent\u00e9e par des groupes arm\u00e9s extr\u00eamement violents. Il est plusieurs fois question dans Venise en hiver de celui qui s\u2019appelle Ordre noir, auquel l\u2019auteur accole l\u2019\u00e9tiquette de n\u00e9o-fasciste, et le roman donne au moins un exemple de ses agissements : On relatait l\u2019assassinat (revendiqu\u00e9 par Ordre noir) d\u2019un professeur de G\u00eanes. Ses meurtriers, trois jeunes gens, s\u2019\u00e9taient introduits chez lui, l\u2019avaient attendu, cach\u00e9s dans un d\u00e9barras, et tu\u00e9 \u00e0 coups de revolver en pr\u00e9sence de sa femme et de son fils. (p.132) Mais on parle beaucoup aussi d\u2019un groupe d\u2019extr\u00eame gauche, les Brigades rouges qui se rendirent c\u00e9l\u00e8bres en 1978 par l\u2019enl\u00e8vement et le meurtre d\u2019Aldo Moro, pr\u00e9sident de la D\u00e9mocratie chr\u00e9tienne. D\u2019autres groupuscules de la m\u00eame ob\u00e9dience, comme Prima linea, pr\u00e9tendent d\u00e9passer sur sa gauche le Parti communiste italien, comme le font aussi les syndicats : Anna-Maria leur apprit qu\u2019\u00e0 la Montedison, des envoy\u00e9s du Parti communiste et des syndicats \u00e9taient venus, la veille, mettre en garde les ouvriers contre l\u2019action des Brigades rouges et des groupes terroristes en g\u00e9n\u00e9ral. (p.122)<br \/>\nCeux de ces groupes qui se donnent comme politique de mener une lutte arm\u00e9e contre les serviteurs de l\u2019\u00c9tat, policiers, magistrats, hommes politiques et journalistes, du fait que celui-ci est totalement corrompu. C\u2019est pourquoi malgr\u00e9 l\u2019horreur des crimes commis, une partie de la population ne les condamne pas. Et pourtant, il y a aussi parmi ces groupuscules activistes beaucoup de gangsters et de tueurs \u00e0 leur service. Il se peut que le h\u00e9ros du livre, Lassner (Italien malgr\u00e9 son nom) soit victime de ce banditisme plus ou moins mafieux, pour avoir photographi\u00e9 \u00e0 l\u2019improviste deux tueurs \u00e0 moto \u00e0 l\u2019instant pr\u00e9cis o\u00f9 l\u2019un d\u2019eux abattait le substitut du procureur au volant de sa voiture. Quoi qu\u2019il en soit, le nombre de morts violentes est consid\u00e9rable, et Robl\u00e8s donne \u00e0 entendre des chiffres qui sont sans doute ceux de l\u2019ann\u00e9e 1980 : Savez-vous combien il y a eu d\u2019attentats l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re dans la seule r\u00e9gion v\u00e9nitienne ? Soixante-cinq ! Bien s\u00fbr, c\u2019est moins qu\u2019\u00e0 Rome o\u00f9 l\u2019on en compte six fois plus pour la m\u00eame p\u00e9riode. Ou qu\u2019\u00e0 Milan ou G\u00eanes&#8230; (p.203).<br \/>\nLa condamnation port\u00e9e par Robl\u00e8s contre ces agissements est absolument sans r\u00e9serve, ils sont impitoyables, inhumains, et parfois teint\u00e9s de sadisme : Il se rappela un communiqu\u00e9 \u2014apr\u00e8s un attentat particuli\u00e8rement sanglant de \u00abPrima Linea\u00bb, \u00e0 moins que ce ne f\u00fbt des \u00abNoyaux arm\u00e9s\u00bb et du ton de r\u00e9elle jouissance, de jubilation que r\u00e9v\u00e9lait le texte (p.98). Comme le dit l\u2019un des personnages, on voit mal comment une soci\u00e9t\u00e9 apais\u00e9e pourrait na\u00eetre de ces flots de sang !<br \/>\nOn peut supposer que Robl\u00e8s suit en cela la position du Parti communiste, et aussi son propre humanisme anti-fasciste (dont sa pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre Montserrat constitue le plus \u00e9clatant manifeste) mais on voit bien aussi \u00e0 quel point il se situe dans la continuit\u00e9 des th\u00e8ses expos\u00e9es par son ami Albert Camus dans L\u2019homme r\u00e9volt\u00e9, un essai paru trente ans plus t\u00f4t mais toujours actuel d\u00e8s que le terrorisme s\u00e9vit o\u00f9 que ce soit. On sait en effet que dans ce livre c\u00e9l\u00e8bre, Camus condamne la terreur dite r\u00e9volutionnaire lorsqu\u2019elle pr\u00e9tend justifier tous les meurtres qu\u2019elle commet sans contr\u00f4le au nom du but qu\u2019elle s\u2019est fix\u00e9. Il est tout \u00e0 fait clair que dans Venise en hiver, Robl\u00e8s condamne lui aussi le terrorisme qui pendant au moins une d\u00e9cennie a mis l\u2019Italie \u00e0 feu et \u00e0 sang.<br \/>\nCependant, s\u2019agissant des prises de position qui caract\u00e9risent l\u2019\u00e9poque, c\u2019est-\u00e0-dire les ann\u00e9es 1960 \u00e0 1980, le roman de Robl\u00e8s en exprime une autre non moins claire-ment, et avec une grande fermet\u00e9. Il s\u2019agit du f\u00e9minisme, tel qu\u2019il en comprend la signification et la n\u00e9cessit\u00e9, et qu\u2019il fait vivre par son h\u00e9ro\u00efne H\u00e9l\u00e8ne de fa\u00e7on pratique, comme une d\u00e9couverte existentielle. H\u00e9l\u00e8ne est l\u2019image m\u00eame d\u2019une jeune femme \u00e0 laquelle on a impos\u00e9 une conception du f\u00e9minin qui a s\u00e9vi pendant des si\u00e8cles et des mill\u00e9naires, et qui en tr\u00e8s peu de temps pendant son s\u00e9jour \u00e0 Venise va parvenir \u00e0 s\u2019en d\u00e9gager gr\u00e2ce \u00e0 son amour pour Lassner. Ce \u00abon\u00bb qu\u2019elle a subi auparavant d\u00e9signe \u00e0 la fois sa m\u00e8re et celui qui s\u2019est impos\u00e9 \u00e0 elle comme amant, Andr\u00e9. De celui-ci, l\u2019auteur fait manifestement un portrait de \u00abmacho\u00bb, mot qu\u2019il met dans la bouche d\u2019une vieille dame devenue rebelle par haine de son mari. Cette dame est anim\u00e9e par une passion anti-m\u00e2le (p.228), ce qui n\u2019est certainement pas le cas d\u2019H\u00e9l\u00e8ne ni de l\u2019auteur, mais on sent bien que celui-ci adh\u00e8re \u00e0 la d\u00e9nonciation de la domination masculine qui a pris toute sa force avec le f\u00e9minisme radical, \u00e0 partir de 1960. Et l\u2019on sait que dans les deux d\u00e9cennies qui suivent, en tout cas \u00e0 partir de 1970 et dans le prolongement de mai 1968, le Mouvement de lib\u00e9ration des femmes ou (MLF) s\u2019est appliqu\u00e9 \u00e0 analyser tout ce qu\u2019il y avait de plus insupportable et insoutenable du point de vue des femmes dans certains comportements masculins. C\u2019est justement dans la relation entre homme et femme, c\u2019est-\u00e0-dire dans les comportements d\u2019Andr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019H\u00e9l\u00e8ne, que Robl\u00e8s se livre \u00e0 la m\u00eame analyse, et de fa\u00e7on fort d\u00e9taill\u00e9e. La qualit\u00e9 principale qu\u2019Andr\u00e9 recherche chez celle dont il a fait sa ma\u00eetresse, sans beaucoup lui demander son avis (elle a fini par c\u00e9der, p.22) est sa docilit\u00e9, voire sa passivit\u00e9 \u2014\u00e0 tous \u00e9gards mais sp\u00e9cialement dans le domaine sexuel, o\u00f9 il ne supporte pas que la femme prenne la moindre initiative. Lorsqu\u2019H\u00e9l\u00e8ne \u00e0 Venise s\u2019\u00e9mancipe et qu\u2019il vient l\u2019y rejoindre, c\u2019est principalement pour mettre fin \u00e0 un acte d\u2019insoumission qu\u2019il ressent comme voulant le mettre en cause, lui, sans vouloir se rendre compte que c\u2019est d\u2019elle qu\u2019il s\u2019agit : Il avait voulu ce petit test : qu\u2019H\u00e9l\u00e8ne l\u2019appel\u00e2t, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle ob\u00e9\u00eet, confirm\u00e2t son retour \u00e0 l\u2019ancienne docilit\u00e9. Rat\u00e9 ! (p.179)<br \/>\nRien d\u2019\u00e9tonnant donc \u00e0 ce qu\u2019il lui parle d\u2019un ton de propri\u00e9taire (p.146), attitude que l\u2019auteur \u00e9largit en \u00e9voquant le sentiment masculin d\u2019agir par droit de conqu\u00eate (p.257), suppos\u00e9 justifier des mesures de r\u00e9torsion inspir\u00e9es par le d\u00e9pit lorsque la femme tente d\u2019\u00e9chapper ou \u00e9chappe vraiment \u00e0 cette volont\u00e9 de puissance.<br \/>\nPlus qu\u2019\u00e0 ce portrait, c\u2019est \u00e0 la soumission d\u2019abord accept\u00e9e par H\u00e9l\u00e8ne que Robl\u00e8s consacre des analyses d\u00e9taill\u00e9es, qui renvoient clairement \u00e0 celles des f\u00e9ministes (ces intellectuelles pour lesquelles Andr\u00e9 est rempli d\u2019aversion) d\u00e9crivant les m\u00e9canismes s\u00e9culaires auxquels ob\u00e9issent les comportements f\u00e9minins. H\u00e9l\u00e8ne depuis sa petite enfance a \u00e9t\u00e9 dress\u00e9e au silence et \u00e0 l\u2019attente de ce qui lui adviendrait par la volont\u00e9 des autres ou d\u2019un autre : R\u00e9serv\u00e9e, tranquille, soumise, (p.176) c\u2019est ainsi qu\u2019Andr\u00e9 la voit et veut la garder. Cependant Venise en hiver fait le constat d\u2019une \u00e9mancipation f\u00e9minine irr\u00e9versible.<br \/>\nCette reconqu\u00eate de soi est aid\u00e9e par le fait que l\u2019attitude d\u2019Andr\u00e9 a fait non seulement une victime mais deux, l\u2019une \u00e9tant H\u00e9l\u00e8ne elle-m\u00eame et l\u2019autre \u00e9tant sa femme, Yvonne qui vient de faire une tentative de suicide au moment o\u00f9 le roman commence, provoquant la fuite d\u2019H\u00e9l\u00e8ne \u00e0 Venise et sa volont\u00e9 de rompre avec Andr\u00e9. Ce n\u2019est pas seulement la cons\u00e9quence funeste de leur liaison qui consterne H\u00e9l\u00e8ne mais aussi l\u2019\u00e9go\u00efsme, la cruaut\u00e9 et le cynisme dont Andr\u00e9 fait preuve \u00e0 l\u2019\u00e9gard du geste accompli par Yvonne. Robl\u00e8s rejoint ici un des th\u00e8mes mis en avant par les f\u00e9ministes, qui est la possibilit\u00e9, profond\u00e9ment souhaitable, d\u2019une solidarit\u00e9 entre femmes, \u00e0 dire vrai le principal et peut-\u00eatre le seul moyen d\u2019opposer un rempart aux agissements machistes, d\u2019un imp\u00e9rialisme virtuellement illimit\u00e9.(&#8230;)<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_blank\">Suite de l\u2019article dans la version papier<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span class=\"post-meta\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_blank\">abonnez-vous \u00e0 L\u2019ivrEscQ<\/a><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Venise en hiver est un roman relativement tardif dans l\u2019oeuvre d\u2019Emmanuel Robl\u00e8s, puisque paru en 1981 alors que l\u2019auteur, n\u00e9 en 1914 (nul ne peut l\u2019ignorer en [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true},"categories":[4,166],"tags":[],"class_list":["post-5156","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-dossier","category-n-32"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5156","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5156"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5156\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5158,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5156\/revisions\/5158"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5156"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5156"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5156"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}