{"id":5221,"date":"2014-05-15T00:07:07","date_gmt":"2014-05-14T23:07:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=5221"},"modified":"2014-05-21T11:49:10","modified_gmt":"2014-05-21T10:49:10","slug":"akli-tadjer-les-thermes-du-paradis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/akli-tadjer-les-thermes-du-paradis\/","title":{"rendered":"Akli Tadjer Les Thermes du Paradis"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/extrait.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-5246\" alt=\"extrait\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/extrait.jpg\" width=\"610\" height=\"336\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/extrait.jpg 610w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/extrait-300x165.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 610px) 100vw, 610px\" \/><\/a><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>me mettant sur la liste d\u2019attente. Il arrive, parfois, qu\u2019un client se d\u00e9siste \u00e0 la derni\u00e8re minute, auquel cas je serais la premi\u00e8re <\/i><i>b\u00e9n\u00e9ficiaire de cette d\u00e9fection. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>J\u2019accepte avec une joie non dissimul\u00e9e. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Voil\u00e0 qu\u2019elle grimace de nouveau. Dans la formule D\u00e9tente \u00e0 Marrakech le gommage est pratiqu\u00e9 au gant de crin synth\u00e9tique, l\u2019huile de massage n\u2019est qu\u2019un succ\u00e9dan\u00e9 d\u2019huile d\u2019argan ; quant au <\/i><i>massage, il n\u2019exc\u00e8de pas le quart d\u2019heure. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Elle soupire navr\u00e9e : <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>\u2014 Que voulez- vous pour cinquante euros on ne peut pas avoir le paradis. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Il y a bien moyen d\u2019obtenir plus de temps de massage, mais je dois reconsid\u00e9rer mon choix et opter pour les soins bio de la formule D\u00e9tente au Paradis. Avec cette formule j\u2019ai droit au gommage \u00e0 la poudre de pois chiches finement concass\u00e9s bio pratiqu\u00e9 avec un gant en fibres de courge bio et <\/i><i>un massage d\u2019une trentaine de minutes \u00e0 l\u2019huile d\u2019amande douce parfum\u00e9e \u00e0 la fleur d\u2019oranger \u2013 bio, il va de soi. Tout cela pour la somme de cent trente euros. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Je d\u00e9glutis de travers en pensant qu\u2019elle et son patron sont de fieff\u00e9s escrocs et je compose rageusement le code secret de ma carte de cr\u00e9dit pendant qu\u2019elle charge mon panier d\u2019osier d\u2019un peignoir rose en \u00e9ponge, de serviettes de bain, d\u2019un gant <\/i><i>de crin et d\u2019un sachet de poudre de pois chiches. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Elle me donne encore un bracelet en caoutchouc num\u00e9rot\u00e9 cinquante- quatre que je passe autour de mon poignet, et je suis la fl\u00e8che lumineuse donnant la direction des vestiaires f\u00e9minins. Je range mes v\u00eatements dans mon casier, prend mon panier d\u2019osier avec mes affaires de bain, j\u2019emprunte un couloir tout en courbe balis\u00e9 de bougies, de br\u00fble- parfums exhalant l\u2019odeur exquise du jasmin et je d\u00e9bouche sur un patio dont les murs sont orn\u00e9s de fresques \u00e9voquant le paradis tel que se l\u2019imaginent les musulmans. C\u2019est un ciel de <\/i><i>lumi\u00e8re c\u00e9rul\u00e9enne, un tapis de verdure sans fin, des ruisseaux d\u2019eau vive, de lait et le miel. Il y a encore des palmiers aux ombres g\u00e9antes sous lesquels se pr\u00e9lassent des odalisques aux seins lourds. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Je suspends mon peignoir et le panier d\u2019osier \u00e0 un portemanteau et je fais le tour de ce patio \u00e0 la recherche du salon de massage. Allong\u00e9s sur des chaises longues, des hommes et des femmes \u00e0 demi- nus papotent en riant, d\u2019autres se relaxent dans des poses lascives sur une dalle chaude. Dans la piscine d\u2019eau froide couverte d\u2019une verri\u00e8re laissant entrer le bleu de la nuit et les \u00e9toiles, deux hommes nagent en poussant des grands r\u00e2les \u00e0 chaque brass\u00e9e. Pr\u00e8s des douches embu\u00e9es de vapeur chaude, un \u00e9criteau tout juste visible indique que les salles de repos et de massage sont au sous- sol. J\u2019aimerais zapper l\u2019\u00e9tape gommage pour acc\u00e9der tout de suite au massage mais c\u2019est impossible. Il y a un protocole \u00e0 respecter. Un : salle de vapeur. Vingt minutes maximum. Deux : gommage. Trois : Douche et piscine. Quatre : salle de repos. Cinq : massage. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Une femme de service dont le visage, le teeshirt et le pant court d\u00e9gouttent d\u2019eau me r\u00e9clame mon bracelet ; elle m\u2019appellera par mon num\u00e9ro pour le gommage. Je lui remets mon bracelet et j\u2019entre dans la salle de vapeur. Une forte chaleur m\u00eal\u00e9e d\u2019odeur d\u2019eucalyptus me prend \u00e0 la gorge, je vacille et m\u2019assois sur un banc de fa\u00efence entre le couple de fille- fille et une femme couch\u00e9e sur le dos, noy\u00e9e de sueur, les yeux mi- clos, la poitrine \u00e0 nue. On la croirait morte. La chaleur humide montant des soupiraux afflue par vagues : l\u2019engourdissement me gagne. Mon corps s\u2019amollit, je glisse lentement sur le dos, pose ma main droite sur mon c\u0153ur ; il cogne sauvagement. Pr\u00e8s de moi, le couple de fille- fille se murmure des mots doux et c\u2019est beau. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>\u2014 Cinquante- quatre ! <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>La femme de service doit r\u00e9p\u00e9ter deux fois mon num\u00e9ro pour que je sorte de ce bel \u00e9tourdissement. Je retourne \u00e0 mon portemanteau, je reprends mon panier et me laisse guider jusqu\u2019\u00e0 la salle de gommage. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Nous sommes plusieurs femmes et hommes \u00e9tendus sur le dos, immobiles sur des tables en carrelages blancs. La matrone \u00e0 qui j\u2019ai \u00e0 faire a l\u2019\u00e2ge d\u2019\u00eatre grand- m\u00e8re, pourtant elle d\u00e9borde d\u2019\u00e9nergie virile. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Elle me saupoudre le corps de poudre de pois chiches puis elle m\u2019attaque vigoureusement. Et que je te frotte le dos, la nuque, les bras, les cuisses, l\u2019entrecuisse, les plantes des pieds ; voil\u00e0 pour le c\u00f4t\u00e9 pile.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Idem pour le c\u00f4t\u00e9 face, les \u00e9paules, les bras, les poignets, les mains, les doigts. Pour la poitrine elle pince une bretelle de mon soutien- gorge pour que je comprenne que je dois l\u2019enlever. Elle me frotte les seins avec <\/i><i>la m\u00eame ardeur. Je pousse des petits g\u00e9missements de douleur. Elle reste imperturbable. Et le ventre, et les cuisses, et les genoux, et les mollets, et les chevilles, et les orteils. Je chauffe de partout. Pourtant je ne saurais dire pourquoi mais il y a quelque chose de jouissif dans cette souffrance- l\u00e0. Elle a fini de me d\u00e9caper, elle m\u2019asperge au jet d\u2019eau fra\u00eeche pour chasser les r\u00e9sidus de peaux mortes qui me souillent de la t\u00eate aux pieds. Puis elle tapote ma cuisse pour que je c\u00e8de la place au suivant. Et c\u2019est le corps rougi et endolori que je descends dans la salle de repos ; une autre femme de service m\u2019attend au bas de l\u2019escalier. Comme sa cons\u0153ur, elle me r\u00e9clame mon bracelet pour m\u2019appeler quand viendra mon tour. La lumi\u00e8re bleut\u00e9e de la salle rend les peaux plus roses ou plus brunes, c\u2019est selon. De chaque c\u00f4t\u00e9 des murs tapiss\u00e9s d\u2019images d\u2019Orient, il y a d\u2019\u00e9pais matelas noirs et, dans ce silence absolu, une serveuse qu\u2019on croirait sortie d\u2019un paradis musulman sert \u00e0 qui le d\u00e9sire du th\u00e9 \u00e0 la menthe et des maroutes au miel. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Je m\u2019allonge sur un matelas. Pas n\u2019importe lequel, le plus proche des cabines de massage d\u2019o\u00f9 les yeux grands ouverts, je ne perds rien de ce que se passe autour de moi. Chaque fois qu\u2019une personne sort d\u2019une cabine, la femme de service ram\u00e8ne un nouveau client. Il est vingt- deux heures, la salle de repos s\u2019est bien vid\u00e9e. Nous ne sommes plus que cinq : le petit monsieur \u00e0 la m\u00e8che folle, un autre type recroquevill\u00e9 en chien de fusil sur son matelas et, l\u00e0- bas, pr\u00e8s de l\u2019escalier, le couple de fille- fille. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Soudain, L\u00e9o appara\u00eet sur le pas de la porte de sa cabine en bermuda \u00e0 grosses fleurs, le torse nu, une paire de claquettes aux pieds ; ses yeux sont cach\u00e9s par d\u2019\u00e9tranges lunettes cercl\u00e9es en verre teint\u00e9, pareilles \u00e0 celles des plongeurs. Une femme sort derri\u00e8re lui, elle le remercie en rajustant les bonnets de son soutien- gorge. L\u00e9o sourit, s\u2019adosse maintenant contre le chambranle de la porte en faisant craquer ses doigts les uns apr\u00e8s les autres. La femme de service vient chercher le petit monsieur qui remet de l\u2019ordre dans sa m\u00e8che en filasse avant de p\u00e9n\u00e9trer dans la cabine. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>J\u2019ai h\u00e2te d\u2019\u00eatre seule avec L\u00e9o, pourtant je redoute l\u2019instant. Je me demande si je ne me suis pas enfi\u00e9vr\u00e9e trop vite, trop fort, pour rien, car il me remonte en m\u00e9moire, comme un vieux d\u00e9gueulis, ma derni\u00e8re histoire d\u2019amour. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Elle avait commenc\u00e9 le vingt et un juin. Comme chaque ann\u00e9e, au premier jour de l\u2019\u00e9t\u00e9, le Magazine fun\u00e9raire avait organis\u00e9 une f\u00eate \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Meurice pour que les c\u00e9libataires de la profession rencontrent l\u2019\u00e2me s\u0153ur avant les vacances. Un type qui tenait une pompe face au cimeti\u00e8re d\u2019Aubervilliers m\u2019avait accost\u00e9e. Il s\u2019appelait Charles. Il avait plong\u00e9 dans un ab\u00eeme de d\u00e9sarroi affectif depuis que son \u00e9pouse l\u2019avait plaqu\u00e9 pour un concurrent, directeur de plusieurs concessions Action Fun\u00e9raire en r\u00e9gion parisienne. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Charles me trouvait \u00e0 son go\u00fbt. Mes sourires, mon esprit, ma conversation, mon chiffre d\u2019affaire, tout lui convenait. O\u00f9 presque. Il n\u2019avait qu\u2019une r\u00e9serve : il me voyait ronde, pas beaucoup mais assez pour m\u2019en faire la remarque. Moi, tout commun, tout c\u0153ur bris\u00e9, tout tourment\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait, il me convenait pour envisager une suite. On s\u2019\u00e9tait retir\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cart de nos coll\u00e8gues sur la terrasse de l\u2019h\u00f4tel surplombant les jardins des Tuileries et on s\u2019\u00e9tait d\u00e9brid\u00e9s au vin blanc. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Quand l\u2019alcool avait fait son effet, il m\u2019avait embrass\u00e9e sur la nuque puis sur la bouche. J\u2019avais minaud\u00e9 pour la forme : \u00ab Non, pas comme \u00e7a, pas si vite, j\u2019ai besoin de mots d\u2019amour pour me laisser aller. \u00bb <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Comme il devenait plus pressant et que je sentais monter en moi le feu du d\u00e9sir, je m\u2019\u00e9tais abandonn\u00e9e. L\u2019\u00e9treinte avait \u00e9t\u00e9 br\u00e8ve, violente, mais elle m\u2019avait fait du bien parce que \u00e7a faisait des mois que je n\u2019avais pas fait l\u2019amour. <\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Nous nous \u00e9tions revus le lendemain soir pour unir nos solitudes en d\u00eenant sous la frondaison des platanes du restaurant des Buttes- Chaumont.(&#8230;)<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_blank\">Suite de l\u2019article dans la version papier<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?page_id=8\" target=\"_blank\">abonnez-vous \u00e0 L\u2019ivrEscQ<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; me mettant sur la liste d\u2019attente. 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