{"id":5862,"date":"2016-01-15T20:21:39","date_gmt":"2016-01-15T19:21:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=5862"},"modified":"2016-04-13T19:59:36","modified_gmt":"2016-04-13T18:59:36","slug":"femmes-ecrivaines-leur-rapport-aux-langueshommage-a-assia-djebar","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/femmes-ecrivaines-leur-rapport-aux-langueshommage-a-assia-djebar\/","title":{"rendered":"Femmes \u00e9crivaines Leur rapport aux langues:Hommage \u00e0 Assia Djebar"},"content":{"rendered":"<p><strong><a href=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/bhbhb-copie.jpg\" rel=\"attachment wp-att-5864\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-5864 alignright\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/bhbhb-copie-300x177.jpg\" alt=\"bhbhb copie\" width=\"300\" height=\"177\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/bhbhb-copie-300x177.jpg 300w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/bhbhb-copie-768x453.jpg 768w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/bhbhb-copie-1024x605.jpg 1024w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/bhbhb-copie.jpg 1094w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>Babel heureuse <\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: left;\">Je crois que lorsque j\u2019ai lu en 1975 L\u2019Amour, La Fantasia, la premi\u00e8re sc\u00e8ne du livre, \u00abl\u2019ouverture\u00bb (pour reprendre le langage musical d\u2019Assia Djebar), a fonctionn\u00e9 comme une v\u00e9ritable sc\u00e8ne primitive, inaugurale.\u00abFillette arabe allant pour la pre\u00admi\u00e8re fois \u00e0 l\u2019\u00e9cole, un matin d\u2019au\u00adtomne, main dans la main du p\u00e8re. Celui-ci un fez sur la t\u00eate, la sil\u00adhouette haute et droite dans son cos\u00adtume europ\u00e9en, porte un cartable. Il est instituteur \u00e0 l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise.\u00bb Une sc\u00e8ne que l\u2019\u00e9crivaine va re\u00adprendre de fa\u00e7on obs\u00e9dante presque tout au long de son oeuvre jusque dans son ultime opus Nulle part dans la maison de mon p\u00e8re, sc\u00e8ne reprise presque telle quelle, vingt ans apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e. Cette sc\u00e8ne a agi en moi, comme une sorte de diamant, un diamant noir qui n\u2019a cess\u00e9 de semer en moi ses \u00e9clats, c\u2019\u00e9tait une sc\u00e8ne-limite, aux contours ambigus, m\u00eal\u00e9s d\u2019un sentiment de g\u00eane. C\u2019est que je devais pressentir le destin de cette image, un destin fatal. Fatale\u00adment, la langue de l\u2019Autre (\u00ab main dans la main du p\u00e8re \u00bb) me s\u00e9parerait des miens. Et lui, il ne savait pas ou feignait de ne pas savoir qu\u2019un jour, fatal, ses filles parfaitement \u00e9du\u00adqu\u00e9es en fran\u00e7ais ne voudraient pas seulement r\u00e9ussir leur composition (je choisis \u00e0 dessein ce mot de com\u00adposition comme on compose un per\u00adsonnage, une histoire,\u2026) fran\u00e7aise ou leurs examens mais accomplir la langue m\u00eame.Il pensait, na\u00eff ? (ou il feignait d\u2019\u00eatre na\u00eff) qu\u2019il n\u2019y avait aucun risque puisque la langue seule \u00e9tait apprise, l\u2019idiome ou la grammaire ou l\u2019alexan\u00addrin et non pas l\u2019oc\u00e9an d\u2019images qui d\u00e9boulait en m\u00eame temps que la r\u00e9ci\u00adtation sur l\u2019estrade de l\u2019\u00e9cole et non pas le parfum presque v\u00e9n\u00e9neux que d\u00e9gageait l\u2019encre de cette langue et de ce qu\u2019elle a dessin\u00e9, tatou\u00e9 en moi comme figures et signes symboliques de la beaut\u00e9, de la libert\u00e9, de l\u2019ail\u00adleurs, de l\u2019\u00e9tranger, figures m\u00eame du d\u00e9sir.Son charme agissait comme celui d\u2019un sorcier (ou d\u2019une sorci\u00e8re plu\u00adt\u00f4t), une langue \u00e9trang\u00e8re qui ne correspondait en rien \u00e0 la familiarit\u00e9 de ma vie familiale ou domestique. Redoutable mais tellement d\u00e9sirable et tellement coupable.Je dois dire que plus tard, lorsque je me mis au travail, il s\u2019agissait d\u2019abord de me mettre \u00e0 jouir de l\u2019usage \u00e9crit de cette langue, non plus seulement la lire mais la composer \u00e0 mon tour. Elle me devait quelque chose en re\u00adtour, jouir d\u2019elle et la faire re-d\u00e9rou\u00adler en moi, sans culpabilit\u00e9 cette fois puisqu\u2019elle allait me re-donner nais\u00adsance dans une langue mienne, un fran\u00e7ais certes mais le mien, une f\u00e9\u00adcondation, une re-fondation malgr\u00e9 l\u2018\u00e9tranger ou peut-\u00eatre m\u00eame gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9tranger.Donner naissance \u00e0 un JE, cette fois non pas l\u2019enfant de l\u2019\u00e9cole Richard de M\u00e9d\u00e9a, non pas du bon sujet co\u00adlonial devant apprendre le fran\u00e7ais des \u00abma\u00eetres\u00bb mais pour na\u00eetre et&#8230; pour m\u2019approcher et voir de plus pr\u00e8s ce grand trou de l\u2019autre langue, en r\u00e9alit\u00e9 la mienne, la langue arabe, la grande absente, la rivale, jalouse et \u00e9prouver le sentiment de l\u2019exil (au sens m\u00e9taphysique dirait Rachid Boudjedra) de quelque chose de mon origine et m\u2019agenouiller au pied de la nostalgie. Celle-ci faillit me tuer, elle a failli devenir l\u2019idole de ma vie. Mais je pris par la main L\u2019enfant des deux mondes, mon premier roman et je lui aienseign\u00e9 ma langue, celle de l\u2019\u00e9cri\u00adture, une de celles parl\u00e9es depuis la nuit des temps, la langue multiple, une des langues de Babel. Une langue d\u2019une \u00abBabel heureuse\u00bb nous disait Roland Barthes.Je suis n\u00e9e pourtant d\u2019une lign\u00e9e de Tordjman (Tordjman qui a donn\u00e9 Truchement en fran\u00e7ais), mes deux grands-p\u00e8res \u00e9taient interpr\u00e8tes judi\u00adciaires \u00e0 Laghouat et \u00e0 Ksar Chellalla tout comme mon p\u00e8re au d\u00e9but de sa carri\u00e8re. Traduire \u00e9tait leur m\u00e9tier. L\u2019intrusion de la langue fran\u00e7aise fut violente et agressive, li\u00e9e \u00e0 une his\u00adtoire de vol de bois dont avait \u00e9t\u00e9 ac\u00adcus\u00e9 mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re paternel et qui au tribunal, avait entendu ses propos d\u00e9form\u00e9s par l\u2019interpr\u00e8te qui traduisait en fran\u00e7ais les motifs de sa d\u00e9fense. Au sortir de la prison o\u00f9 il fut enferm\u00e9 plusieurs mois, il d\u00e9cida d\u2019envoyer son fils (mon grand-p\u00e8re) \u00e0 l\u2019\u00e9cole pour apprendre la langue de l\u2019ennemi : \u00abplus jamais lui dit-il nous nous ferons avoir par les fran\u00e7ais\u00bb.D\u00e8s lors, quelque chose fut \u00abalt\u00e9r\u00e9\u00bb dans ma famille, dans ma g\u00e9n\u00e9alo\u00adgie culturelle, alt\u00e9rit\u00e9 d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re, alt\u00e9ration. Cette histoire est devenue un mythe ou peut-\u00eatre m\u00eame en ai-je fait le socle de mon mythe mais toute lign\u00e9e a besoin de mythologie, de r\u00e9cits, de contes, de l\u00e9gendes, comment pourrait-on vivre sans ?Mais quelqu\u2019un me dira-t-il pourquoi malgr\u00e9 cette pr\u00e9sence de ce savoir linguistique, on ne s\u2019adressa pas \u00e0 moi en arabe ? a-t-on pens\u00e9 que cela me viendrait naturellement et que l\u2019effort \u00e9tait \u00e0 faire du c\u00f4t\u00e9 de la nou\u00advelle langue, la langue de la promo\u00adtion et des dipl\u00f4mes ? Quelqu\u2019un me dira-t-il pourquoi ?Et enfin, entre cette langue qui m\u2019a vol\u00e9 ma langue et l\u2019\u00e9criture, il y a cette chose qui est le corps et pas n\u2019importe lequel, celui qui dans mon \u00e9ducation devait se couvrir d\u2019un voile, pour moi invisible mais dont il m\u2019arrive parfois de ressentir encore la cl\u00f4ture et l\u2019en\u00adtrave : \u00abD\u00e9chirer l\u2019invisible\u00bb disait Assia Djebar. Un corps donc, qui se fait parlant, qui se fait pensant va exi\u00adger, fatalement un jour, le prix de son d\u00e9voilement : \u00abToute vierge savante saura \u00e9crire, \u00e9crira \u00e0 coup s\u00fbr \u00abla\u00bb lettre. Viendra l\u2019heure pour elle o\u00f9 l\u2019amour qui s\u2019\u00e9crit est plus dangereux que l\u2019amour s\u00e9questr\u00e9\u00bb \u00e9crit Assia Djebar in L\u2019amour, la fantasia, p.11 et dans Nulle part\u2026 \u00abDans ce long tunnel de cinquante ans d\u2019\u00e9criture se cherche, se cache et se voile un corps de fillette puis de jeune fille mais c\u2019est cette derni\u00e8re, devenue femme m\u00fbre qui, en ce jour, esquisse le premier pas de l\u2019auto-d\u00e9voilement \u00bb. (p.402).Il s\u2019agit pour Assia Djebar d\u2019\u00e9crire non pas au sens de la mise \u00e0 nu avec ce que cela sous-tend d\u2019impudeur qui r\u00e9pugnait tant \u00e0 l\u2019auteur ni de l\u2019auto\u00adbiographie ou du nombrilisme mais au sens noble du terme, au sens d\u2019un itin\u00e9raire, d\u2019un cheminement int\u00e9\u00adrieur et spirituel.Et elle cl\u00f4t alors son ultime ouvrage par une postface intitul\u00e9e magnifi\u00adquement, magistralement \u00abSilence sur soie\u00bb.Apr\u00e8s 50 ann\u00e9es d\u2019\u00e9criture et de dou\u00adceur soyeuse, Assia Djebar r\u00eave que son \u00e9criture de soi se fasse soie et soit bonne et exempte de toute dou\u00adleur et elle \u00e9crit ses presque derniers mots \u00abSe dire \u00e0 soi-m\u00eame Adieu\u00bb; le soi-m\u00eame s\u2019est fait soie douce, conso\u00adlante, apaisante et ces ultimes confes\u00adsions font retentir en moi les versets de la sourate El Fajr :\u00ab\u00d4 toi Ame apais\u00e9eRetourne vers Ton Seigneur, satis\u00adfaite et agr\u00e9\u00e9e, Entre parmi Mes serviteurs Entre dans Mon Jardin \u00bb. Paix \u00e0 son \u00e2me, Paix \u00e0 Assia dans son jardin de soie !<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Karima Berger <\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Babel heureuse Je crois que lorsque j\u2019ai lu en 1975 L\u2019Amour, La Fantasia, la premi\u00e8re sc\u00e8ne du livre, \u00abl\u2019ouverture\u00bb (pour reprendre le langage musical d\u2019Assia Djebar), a [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true},"categories":[174,6,173],"tags":[],"class_list":["post-5862","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-fira-colloques","category-litterature-hors-frontieres","category-n-44"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5862","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5862"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5862\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6079,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5862\/revisions\/6079"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5862"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5862"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5862"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}