{"id":5957,"date":"2015-10-15T13:32:53","date_gmt":"2015-10-15T12:32:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=5957"},"modified":"2016-04-09T13:50:28","modified_gmt":"2016-04-09T12:50:28","slug":"yasmina-khadra-la-derniere-nuit-du-rais","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/yasmina-khadra-la-derniere-nuit-du-rais\/","title":{"rendered":"Yasmina Khadra: La derni\u00e8re nuit du Ra\u00efs"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-5958 alignright\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/xxxxx-260x300.jpg\" alt=\"xxxxx\" width=\"260\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/xxxxx-260x300.jpg 260w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/xxxxx-768x888.jpg 768w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/xxxxx-886x1024.jpg 886w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/xxxxx.jpg 1388w\" sizes=\"auto, (max-width: 260px) 100vw, 260px\" \/>Mon oncle jurait que j\u2019\u00e9tais l\u2019enfant b\u00e9ni du clan des Ghous, celui qui restituerait \u00e0 la tribu des Kadhafa ses \u00e9pop\u00e9es oubli\u00e9es et son lustre d\u2019antan. Ce soir, soixante-trois ans plus tard, il me semble qu\u2019il y a moins d\u2019\u00e9toiles dans le ciel de Syrte. De ma pleine lune, il ne subsiste qu\u2019une \u00e9raflure gris\u00e2tre \u00e0 peine plus large qu\u2019une rognure d\u2019ongle. Toute la romance du monde est en train de suffoquer dans les fum\u00e9es s\u2019\u00e9chappant des maisons incendi\u00e9es tandis que l\u2019air, charg\u00e9 de poussi\u00e8re et de baroud, s\u2019amenuise mis\u00e9rablement dans le souffle des roquettes. Le silence qui, autrefois, ber\u00e7ait mon \u00e2me a quelque chose d\u2019apocalyptique, et la mitraille, qui le chahute par endroits, s\u2019\u00e9vertue \u00e0 contester un mythe hors de port\u00e9e des armes, c\u2019est-\u00e0-dire moi, le fr\u00e8re Guide, le visionnaire infaillible n\u00e9 d\u2019un miracle, que l\u2019on croyait farfelu et qui demeure debout comme un phare au milieu d\u2019une mer d\u00e9mont\u00e9e, balayant de son bras lumineux et les t\u00e9n\u00e8bres tra\u00eetresses et l\u2019\u00e9cume des vagues en furie.Le cheikh avait horreur des trublions qui ne faisaient que braire et rire sous cape. Quand il mettait le grappin sur l\u2019un d\u2019eux, il arr\u00eatait le cours, nous sommait de former un cercle autour du pris en faute et nous gratifiait d\u2019une terrible s\u00e9ance de falaqa. Ce genre de ch\u00e2timent me traumatiserait longtemps. Soudain, le cheikh se r\u00e9veille et son regard fond sur moi tel un rapace. Pourquoi ne r\u00e9cites-tu pas avec tes\u00a0camarades ? Qu\u2019as-tu fait de ta planchette? Aurais-tu renonc\u00e9 \u00e0 ta religion, esp\u00e8ce de chien ? hurle-t-il en se soulevant dans un geyser d\u2019indignation. A la mani\u00e8re de Mo\u00efse, il jette au sol sa perche qui se transforme aussit\u00f4t en un \u00e9pouvantable serpent noir, fr\u00e9missant de toutes ses \u00e9cailles, la langue fourchue semblable \u00e0 une flamme jaillissant des enfers. Mon c\u0153ur manque d\u2019exploser quand j\u2019identifie Vincent Van Gogh sous le d\u00e9guisement du cheikh. Je me r\u00e9veille en sursaut, la poitrine emball\u00e9e, la gorge aride : je suis dans la chambre d\u2019en haut, sur le canap\u00e9 qui me tient lieu de lit.<br \/>\nIl m\u2019importait peu de savoir si j\u2019\u00e9tais le b\u00e2tard d\u2019un Corse ou le fils d\u2019un brave. J\u2019\u00e9tais ma propre prog\u00e9niture. Mon propre g\u00e9niteur. Sommes-nous tous les enfants de nos p\u00e8res ? Issa le Christ \u00e9tait-il le fils de Dieu, ou le fruit d\u2019un viol pass\u00e9 sous silence, ou bien la cons\u00e9quence d\u2019un flirt imprudent ? Quelle importance ? Issa a su faire de sa jeune vie une infinitude, de son chemin de croix une Voie lact\u00e9e et de son nom le code d\u2019acc\u00e8s au paradis. Ce qui compte, c\u2019est ce que nous sommes capables de laisser derri\u00e8re nous.<br \/>\nCombien de conqu\u00e9rants fabuleux ont engendr\u00e9 de rois fain\u00e9ants ? Combien de civilisations ont disparu une fois confi\u00e9es \u00e0 des h\u00e9ritiers de basse envergure ? Combien d\u2019esclaves ferr\u00e9s ont bris\u00e9 leurs cha\u00eenes pour b\u00e2tir des empires pharaoniques? Je n\u2019avais nul besoin de savoir qui \u00e9tait mon p\u00e8re ni de chercher la tombe d\u2019un illustre inconnu. J\u2019\u00e9tais Mouammar Kadhafi. Pour moi, le big-bang a eu lieu le matin o\u00f9 j\u2019avais pris d\u2019assaut la radio de Benghazi pour annoncer \u00e0 un peuple ensommeill\u00e9 que j\u2019\u00e9tais son sauveur et sa r\u00e9demption. B\u00e2tard ou orphelin, je m\u2019\u00e9tais substitu\u00e9 au destin d\u2019une nation en devenant sa l\u00e9gitimit\u00e9, son identit\u00e9. Pour avoir donn\u00e9 naissance \u00e0 une nouvelle r\u00e9alit\u00e9, je n\u2019avais plus rien \u00e0 envier aux dieux des mytholo<br \/>\ngies ni aux h\u00e9ros de l\u2019Histoire. J\u2019\u00e9tais digne de n\u2019\u00eatre que Moi.<br \/>\nUn guide, m\u00eame investi d\u2019une mission messianique, ne tend pas l\u2019autre joue s\u2019il a la charge officielle d\u2019un pays. Au contraire, s\u2019il tient \u00e0 remplir pleinement sa fonction, il lui faut couper la main qui s\u2019est port\u00e9e sur lui, quand bien m\u00eame la gifle viendrait de son propre p\u00e8re. De ce c\u00f4t\u00e9l\u00e0, j\u2019ai la conscience tranquille, la satisfaction du devoir accompli. J\u2019ai tu\u00e9, tortur\u00e9, terroris\u00e9, traqu\u00e9, d\u00e9cim\u00e9 des familles \u2013 je n\u2019avais pas d\u2019autre option. Mais je n\u2019ai pas fait du tort aux innocents. Je n\u2019ai puni que les coupables, les tra\u00eetres et les espions. Ceux l\u00e0, je suis pr\u00eat \u00e0 les affronter le jour du jugement dernier et je les obligerai \u00e0 baisser la t\u00eate, car ils ont faut\u00e9&#8230; Le peuple aura-t-il l\u2019audace de me regarder en face dans la cour du Seigneur? Qu\u2019aura-t-il \u00e0 r\u00e9pondre lorsqu\u2019il lui sera demand\u00e9 : \u00ab Qu\u2019astu fait de notre \u00e9lu ? \u00bb&#8230; Les mots lui manqueront comme lui manquera le courage de me regarder dans les yeux. Au diable le repentir quand il engendre la damnation. Qui br\u00fble ses chances aura br\u00fbl\u00e9 tous les pardons. La Libye ne verra plus le jour illuminer sa route ; elle n\u2019ira nulle part cueillir des soleils, puisque la nuit sera sa destin\u00e9e. Soudain, un craquement&#8230; quelques cailloux d\u00e9gringolent dans le foss\u00e9, puis une ombre hachure le halo blanc au bout du tunnel. Je distingue d\u2019abord une arme, puis une t\u00eate qui se penche&#8230; Il est l\u00e0 ! Je l\u2019ai trouv\u00e9 ! Il est l\u00e0, mon commandant&#8230; Le pas de course se rapproche de nouveau. Des rebelles sautent dans le foss\u00e9, le canon braqu\u00e9 sur moi. Mon \u00e2me s\u2019extirpe de mon corps. Je plane par-dessus la poussi\u00e8re, vois l\u2019ambulancese frayer un passage dans la cohue pour m\u2019emmener vers j\u2019ignore quel cirque d\u2019horreur, les rebelles c\u00e9l\u00e9brant leur messe ignoble, d\u2019autres en train de brandir en guise de troph\u00e9es les pans de mes v\u00eatements ensanglant\u00e9s ; je vois la gomme des pneus sur le bitume, les culasses qui scintillent au soleil, les banni\u00e8res \u00a0tra\u00eetresses claquant au vent, mais je ne per\u00e7ois ni le tintamarre de la liesse ni le bruit des rafales que les f\u00eatards lancent vers le ciel.Je vois tout, la sueur sur les visages tendus comme des crampes, les yeux \u00e0 moiti\u00e9 r\u00e9vuls\u00e9s, la bave \u00e9paisse aux commissures des l\u00e8vres, la foule qui se f\u00e9licite \u00e0 tour de bras, les voyeurs en train d\u2019immortaliser avec leur portable l\u2019instant de toutes les d\u00e9rives, mais je n\u2019entends rien, pas m\u00eame le souffle cosmique qui m\u2019aspire. C\u2019est alors que ma m\u00e8re m\u2019interpelle \u00e0 travers les mirages. Sa voix me parvient du fin fond du Fezzan rong\u00e9 par le d\u00e9sert. Je la revois se prenant les tempes entre les mains, exc\u00e9d\u00e9e par mes turbulences de gamin instable : Tu n\u2019\u00e9coutes que d\u2019une oreille, celle que tu pr\u00eates volontiers \u00e0 tes d\u00e9mons, tandis que l\u2019autre reste sourde \u00e0 la raison&#8230; Et ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 cet instant pr\u00e9cis, juste avant de me dissoudre parmi les volutes du n\u00e9ant, que je comprends pourquoi ce diable de Van Gogh \u00e0 l\u2019oreille mutil\u00e9e est entr\u00e9 par effraction dans mon sommeil et dans ma folie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mon oncle jurait que j\u2019\u00e9tais l\u2019enfant b\u00e9ni du clan des Ghous, celui qui restituerait \u00e0 la tribu des Kadhafa ses \u00e9pop\u00e9es oubli\u00e9es et son lustre d\u2019antan. 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