{"id":5993,"date":"2015-12-15T16:40:54","date_gmt":"2015-12-15T15:40:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=5993"},"modified":"2016-04-09T16:57:39","modified_gmt":"2016-04-09T15:57:39","slug":"ahmed-bedjaoui-limage-dautrui-dans-le-cinema-algerien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/ahmed-bedjaoui-limage-dautrui-dans-le-cinema-algerien\/","title":{"rendered":"Ahmed Bedjaoui: L\u2019image d\u2019autrui dans le cin\u00e9ma alg\u00e9rien"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-medium wp-image-5994\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/wwwwwww-298x300.jpg\" alt=\"wwwwwww\" width=\"298\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/wwwwwww-298x300.jpg 298w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/wwwwwww-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/wwwwwww-768x774.jpg 768w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/wwwwwww-1016x1024.jpg 1016w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/wwwwwww.jpg 1340w\" sizes=\"auto, (max-width: 298px) 100vw, 298px\" \/>Dans le cin\u00e9ma alg\u00e9rien relativement jeune et inachev\u00e9, la question de l\u2019autre s\u2019est longtemps forg\u00e9e au contact de l\u2019unanimisme qui a marqu\u00e9 les premi\u00e8res d\u00e9cennies de l\u2019ind\u00e9pendance. De l\u2019unanimisme et de la pens\u00e9e unique qui est son corolaire. Il est vrai que longtemps, l\u2019image coloniale, qu\u2019elle soit picturale (Horace Vernet) ou cin\u00e9matographique (Le Bled) a \u00aban\u00e9anti\u00bb l\u2019indig\u00e8ne en le r\u00e9duisant \u00e0 une ombre indolente sous le soleil des orientalistes. La plupart des grands penseurs fran\u00e7ais du milieu du 19\u00e8me si\u00e8cle ont vant\u00e9 la mission coloniale, charg\u00e9e d\u2019apporter selon eux, la civilisation \u00e0 des hordes barbares. Plus que la n\u00e9gation d\u2019autrui comme \u00eatre humain ou alter ego, c\u2019est un peuple qui fut ainsi, massivement condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9masculation. Albert Camus n\u2019a fait que confirmer cette absence de l\u2019autre, qui en devenant \u00ab\u00e9tranger\u00bb c\u00e8de son alg\u00e9riannit\u00e9 aux colons et envahisseurs. Ce faisant, Camus \u00e9tablit un constat, plus qu\u2019il ne juge. Sauf que dans \u00abLa Peste\u00bb, l\u2019autre, l\u2019indig\u00e8ne disparait purement et simplement. Il faut remonter au d\u00e9but de la conqu\u00eate de l\u2019Alg\u00e9rie pour comprendre l\u2019immensit\u00e9 de l\u2019exclusion d\u00e9crite par Camus. Cette invasion militaire avait pour but de d\u00e9raciner les Alg\u00e9riens de leur propre sol a commenc\u00e9 d\u00e8s 1830 lorsque \u00abl&rsquo;art de la conqu\u00eate claironnait l&rsquo;annexion\u00bb comme l\u2019\u00e9crivait Dominique Legrand. La premi\u00e8re confrontation des imaginaires s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e quasiment \u00e0 sens unique, sur le terrain des repr\u00e9sentations iconographiques. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, un peuple alg\u00e9rien sunnite pieux et attach\u00e9 \u00e0 une id\u00e9e de la repr\u00e9sentation du monde qui exclut l\u2019image. Et de l\u2019autre, un colonisateur chr\u00e9tien qui a largement d\u00e9pass\u00e9 le clivage profane\/sacr\u00e9 et s\u2019est appuy\u00e9 sur des images et des repr\u00e9sentations artistiques pour accompagner, il y a pr\u00e8s de deux si\u00e8cles, son entreprise de conqu\u00eate militaire men\u00e9e contre l\u2019Alg\u00e9rie et ses institutions. De ce point de vue, le combat \u00e9tait totalement in\u00e9gal, autant dire le pot de terre contre le pot de fer. Au moment o\u00f9 se d\u00e9roulait la colonisation, Niepce et Daguerre ont mis au point, entre 1829 et 1833, le premier proc\u00e9d\u00e9 photographique. Jusqu\u2019alors, les seules images \u00e9taient celles produites par les peintres, comme Horace Vernet, peintre officiel et historiographe de la conqu\u00eate, Hippolyte Bellang\u00e9 ou encore JeanAntoine-Sim\u00e9on Fort et Adrien Dauzats (qui a accompagn\u00e9 le Duc d\u2019Orl\u00e9ans dans ses campagnes du Djurdjura). Ils sont tous venus dans le ventre des navires de la flotte coloniale, tels les reporters d\u2019images d\u2019aujourd\u2019hui, pour \u00abcouvrir\u00bb et glorifier les \u00abhauts faits\u00bb de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise. \u00abCes premiers peintres voyageurs vont illustrer \u00e0 la commande, \u00e0 travers les batailles et les sc\u00e8nes de genre, la politique arabe de la France \u00bb1. Cette vision fantasm\u00e9e d\u2019un Orient p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 par l\u2019envahisseur a \u00e9galement re\u00e7u l\u2019appui d\u2019intellectuels \u00abengag\u00e9s\u00bb comme Victor Hugo qui sonna l\u2019appel au d\u00e9part dans sa pr\u00e9face des Orientales, en 1829, \u00e0 la veille de l\u2019exp\u00e9dition coloniale en Alg\u00e9rie : \u00abD\u00e9sormais, \u00e9clairer les nations encore obscures, ce sera la fonction des nations \u00e9clair\u00e9es. Faire l&rsquo;\u00e9ducation du genre humain, c&rsquo;est la mission de l&rsquo;Europe\u00bb. Pour Hugo, Maupassant ou Tocqueville, tout comme pour les peintres orientalistes, l\u2019Orient est aussi pr\u00e9texte aux jeux de l\u2019imaginaire et \u00e0 un exotisme d\u00e9brid\u00e9. On trouve chez ces \u00abhumanistes\u00bb les fondements d\u2019une culture coloniale bien enracin\u00e9e dans la dur\u00e9e. Comment expliquer sinon, le foss\u00e9 qui s\u00e9pare l\u2019image d\u2019Hugo le socialiste, engag\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s des opprim\u00e9s en Europe et celle de l\u2019auteur qui se mue en fasciste lorsqu\u2019il \u00e9crit : \u00abCe qui manque \u00e0 la France en Alger, c\u2019est un peu de barbarie. Les Turcs allaient plus vite, plus s\u00fbrement et plus loin ; ils savaient mieux couper les t\u00eates. La premi\u00e8re chose qui frappe le sauvage, ce n\u2019est pas la raison, c\u2019est la force\u00bb2. Il a fallu attendre plus d\u2019un si\u00e8cle pour que le mouvement national s\u2019accompagne de l\u2019\u00e9mergence d\u2019une culture alg\u00e9rienne aussi forte que distincte de celle de l\u2019occupant. Des \u00e9crivains comme Mohammed Dib ou Kateb Yacine ont \u00e9t\u00e9 parmi les premiers \u00e0 cr\u00e9er la rupture tout en d\u00e9veloppant, face \u00e0 l\u2019armada fran\u00e7aise et \u00e0 ses peintres-reporters, une culture de r\u00e9sistance. L\u2019apparition d\u2019une \u00e9cole alg\u00e9rienne forte de nombreux plasticiens talentueux dont Choukri Mesli, Mohammed Khadda ou M\u2019hamed Issiakhem, a mis fin au d\u00e9s\u00e9quilibre dans les repr\u00e9sentations iconographiques des identit\u00e9s. On pourrait en d\u00e9duire que si la plupart des orientalistes ont figur\u00e9 la conqu\u00eate, les artistes alg\u00e9riens ont nourri l\u2019imaginaire de lutte. Dans L\u2019Aube des damn\u00e9s d\u2019Ahmed Rachedi, Mouloud Mammeri d\u00e9crit fort justement l\u2019acculturation iconographique op\u00e9r\u00e9e sur les Alg\u00e9riens par la colonisation. \u00abLonguement, m\u00e9thodiquement, on nous avait dress\u00e9s \u00e0 l\u2019oubli de nous-m\u00eames. Pour recomposer notre visage et casser cette \u0153uvre de d\u00e9figuration, il nous fallait nous emparer de l\u2019outil de l\u2019image.\u00bb Lorsque le premier novembre a annonc\u00e9 la fin de l\u2019occupation, l\u2019image photographique, l\u2019image cin\u00e9matographique, les images que nous ont offert nos grands peintres, ont apport\u00e9 \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie combattante cette capacit\u00e9 de se repr\u00e9senter qui nous avait cruellement fait d\u00e9faut en 1830 face aux peintres\/reporters de l\u2019invasion coloniale. La guerre des images rev\u00eat parfois le masque des mots. M. Challali \u00e9crit \u00e0 ce propos dans M\u00e9diapart : \u00abLe diable se niche parfois dans les interstices des lettres et des mots. Ce cinquantenaire que nous c\u00e9l\u00e9brons cette ann\u00e9e en France et en Alg\u00e9rie, \u2026 n&rsquo;est pas le cinquantenaire de \u00abla fin de la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie\u00bb&#8230; Ce que nous c\u00e9l\u00e9brons cette ann\u00e9e, et qu&rsquo;il faut dire avec force, airain et action, c&rsquo;est le cinquantenaire de l&rsquo;ind\u00e9pendance de l&rsquo;Alg\u00e9rie. L&rsquo;aphorisme de \u00abla fin de la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie\u00bb pour articuler \u00abl&rsquo;ind\u00e9pendance de l&rsquo;Alg\u00e9rie\u00bb, m\u00eame si implicitement la chose y est, ne signifie pas grand chose historiquement, sinon un jeu de mots non d\u00e9nu\u00e9 d&rsquo;arri\u00e8re-pens\u00e9es. \u00abLa fin de la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie\u00bb tel un \u00e9pisode historique parmi tant d&rsquo;autres, ne rend aucunement compte de la lente impatience dans un fleuve tourment\u00e9, du peuple alg\u00e9rien pour sa lib\u00e9ration. Qui commen\u00e7a un certain 14 juin 1830 &#8211; plus pr\u00e9cis\u00e9ment, des premiers pas du Comte de Bourmont sur les c\u00f4tes de Sidi-Ferruch- et qui prit fin le 3 juillet 1962 &#8211; proclamation officielle de l&rsquo;ind\u00e9pendance de l&rsquo;Alg\u00e9rie.3\u00bb L\u2019imagerie orientaliste a cr\u00e9\u00e9 un amalgame entre exotique et stigmatisation \u00e0 travers les images d\u00e9gradantes de l\u2019Alg\u00e9rien. De son c\u00f4t\u00e9, le cin\u00e9ma alg\u00e9rien n\u2019a pas suffisamment expliqu\u00e9 les spoliations, les d\u00e9portations et les d\u00e9possessions chez un peuple profond\u00e9ment attach\u00e9 \u00e0 sa terre. Lamine Merbah a \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 d\u00e9crire ces m\u00e9canismes de d\u00e9possession dans Les Spoliateurs (RTA, 1972), et Les Les D\u00e9racin\u00e9s (Les B\u00e9ni Hendel, ONCIC, 1976). Lorsqu\u2019on revoit les images de ces deux films,\u00a0on ne peut s\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 la phrase terrible d\u2019Abdelghani Megherbi : \u00abL\u2019engouement du colonisateur est d\u2019autant plus grand que l\u2019image r\u00e9fl\u00e9chie s\u2019imbrique explicitement dans son projet de domination, son r\u00eave de \u00abpulv\u00e9riser\u00bb l\u2019Autre, le domin\u00e9. Celui qui a perdu sa terre et qui par cons\u00e9quent, doit aussi perdre son \u00e2me.\u00bb4 La photographie, \u00e0 son apparition, est devenue l\u2019un des moyens de communication et de repr\u00e9sentation du monde plus sophistiqu\u00e9s. En Alg\u00e9rie, comme en Am\u00e9rique, on les a utilis\u00e9s pour d\u00e9velopper des id\u00e9es ethnographiques s\u2019appuyant sur des th\u00e9ories de races inf\u00e9rieures et d\u2019autres, sup\u00e9rieures. On photographiait et on classait les types humains. On nous les montrait dans nos livres scolaires. Apr\u00e8s les images lascives des indig\u00e8nes sous le soleil des Orientalistes, les Alg\u00e9riens devaient subir le regard exotique des photographes. On faisait venir les jeunes filles musulmanes des Ouled Na\u00efl pour en faire des cartes postales o\u00f9 on les voyait le torse nu, comme pour affirmer la virilit\u00e9 du regard colonial. Les trouffions venus des fins fonds de la cambrousse fran\u00e7aise envoyaient ce type d\u2019images fabriqu\u00e9es de toutes pi\u00e8ces. Tout en nous enseignant que nos anc\u00eatres \u00e9taient des Gaulois, on nous dirigeait vers une vision de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 qui devait aider les occupants \u00e0 confisquer notre alg\u00e9riennit\u00e9. La schizophr\u00e9nie du code de l\u2019indig\u00e9nat s\u2019appuyait sur ces images qui allaient trouver leur point culminant avec les expositions coloniales, en particulier celles de Marseille en 1906, puis de Paris l\u2019ann\u00e9e suivante.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"text-decoration: underline; color: #ff0000;\">Suite de l\u2019article dans la version papier<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"text-decoration: underline; color: #ff0000;\">abonnez-vous \u00e0 L\u2019ivrEscQ<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le cin\u00e9ma alg\u00e9rien relativement jeune et inachev\u00e9, la question de l\u2019autre s\u2019est longtemps forg\u00e9e au contact de l\u2019unanimisme qui a marqu\u00e9 les premi\u00e8res d\u00e9cennies de l\u2019ind\u00e9pendance. 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