{"id":6164,"date":"2015-05-15T15:36:03","date_gmt":"2015-05-15T14:36:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=6164"},"modified":"2016-04-16T15:45:46","modified_gmt":"2016-04-16T14:45:46","slug":"abdelaziz-agar-sur-deux-rives","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/abdelaziz-agar-sur-deux-rives\/","title":{"rendered":"Abdelaziz Agar SUR DEUX RIVES"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-medium wp-image-6165\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/ssssssssssssssssssssssssss-300x200.jpg\" alt=\"ssssssssssssssssssssssssss\" width=\"300\" height=\"200\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/ssssssssssssssssssssssssss-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/ssssssssssssssssssssssssss-768x512.jpg 768w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/ssssssssssssssssssssssssss.jpg 774w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>La famille Mokdi \u00e9tait connue dans toute la r\u00e9gion. Install\u00e9e \u00e0 Blida depuis la fin du dixhuiti\u00e8me si\u00e8cle, elle y tenait une confiserie traditionnelle qui avait fait sa r\u00e9putation. C\u2019\u00e9tait une vieille b\u00e2tisse bien entretenue, \u00e9lev\u00e9e d\u2019un \u00e9tage compos\u00e9 d\u2019un unique et grand appartement, le domicile familial. Au rezde-chauss\u00e9e, se trouvait le local qui faisait office de confiserie. D\u2019immenses chaudrons en cuivre \u00e9taient align\u00e9s contre le mur noirci par la fum\u00e9e de cuisson au feu de bois. Les grandes cuves \u00e9taient vides, les sacs de sucre \u00e9ventr\u00e9s. Sur la grande table, le papier d\u2019emballage attendait. Dans l\u2019air flottaient les odeurs de vanille, de citron, de fraise, toutes ces senteurs qui vous rappellent la douce et heureuse enfance. Dans ces lieux v\u00e9tustes, on y r\u00e9alisait des loukoums, cette excellente friandise h\u00e9rit\u00e9e des turcs jadis nombreux dans cette vieille ville alg\u00e9rienne. On y faisait \u00e9galement des drag\u00e9es aux amandes ou aux cacahu\u00e8tes, selon la disponibilit\u00e9 capricieuse de ces fruits secs en ces temps difficiles. Les Mokdi figuraient parmi les riches familles arabes de la ville. Adlane, le chef du clan, avait \u00e9pous\u00e9 la fille d\u2019un dinandier r\u00e9put\u00e9 pour la finesse de ses cr\u00e9ations. Elle s\u2019appelait Aziza. Elle fit tourner la t\u00eate \u00e0 plus d\u2019un dans sa jeunesse. Lorsque la maman de Adlane \u00e9tait venue demander sa main, les parents de Aziza \u00e9taient trop heureux d\u2019accepter ce mariage et de s\u2019unir avec cette famille de confiseurs, respectable et ais\u00e9e. Il s\u2019en est fallu de peu qu\u2019un bell\u00e2tre d\u00e9sargent\u00e9 n\u2019arrive \u00e0 ses fins et n\u2019obtienne sa main. Adlane \u00e9tait furieux ce matin du mois de juin 1919. Ses \u00e9pais sourcils se fron\u00e7aient et les rides de son front devenaient plus visibles, signe d\u2019une grande col\u00e8re chez cet homme d\u2019habitude si calme. La guerre \u00e9tait finie depuis quelques mois, mais les p\u00e9nuries en mati\u00e8res premi\u00e8res \u00e9taient loin d\u2019\u00eatre termin\u00e9es. L\u2019armistice du 11 novembre 1918 avait mis fin \u00e0 cette guerre meurtri\u00e8re, cependant une nouvelle race de commer\u00e7ants sans scrupules faisait la loi sur le march\u00e9. Il y eut certes quelques arrestations parmi les plus voraces d\u2019entre eux, mais remplac\u00e9s aussit\u00f4t par d\u2019autres, plus gourmands et plus malins surtout. \u2212 Comment, le sucre n\u2019est pas arriv\u00e9 ? Retourne tout de suite revoir monsieur Andr\u00e9 et dis lui bien que s\u2019il ne me fournit pas aujourd\u2019hui, j\u2019irais chercher moi-m\u00eame le sucre \u00e0 Alger. Adlane s\u2019adressait \u00e0 son fils Adel, un jeune homme assez timide, son pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Adel \u00e9tait lettr\u00e9, il avait obtenu brillamment son certificat d\u2019\u00e9tudes primaires, faisant la jalousie de tout le quartier. \u2212 Mais papa, m\u00eame \u00e0 Alger il est devenu difficile de trouver du sucre. Attendons la semaine prochaine, il y a un bateau qui va arriver. Monsieur Andr\u00e9 m\u2019a promis de nous fournir en priorit\u00e9, r\u00e9pondit Adel \u00e0 son p\u00e8re d\u2019une voix pleine d\u2019assurance.(\u2026) La famille Bridel avait une petite conserverie qui s\u2019\u00e9tait sp\u00e9cialis\u00e9e dans le jus d\u2019orange, fruit que l\u2019on trouvait en abondance dans la r\u00e9gion riche en vergers cr\u00e9\u00e9s pendant l\u2019occupation turque et d\u00e9velopp\u00e9s lors de la colonisation fran\u00e7aise. Le couple Bridel \u00e9tait originaire du Limousin. Ses anc\u00eatres, venus dans le sillage des soldats fran\u00e7ais, avaient coup\u00e9 tout contact avec le reste de la famille rest\u00e9e en France. Les Bridel habitaient une jolie maison dont la terrasse donnait sur celle des Mokdi. Ils avaient eu deux enfants, Marie la cadette n\u00e9e en 1901 et Jean son a\u00een\u00e9 de six ans. Dans son enfance, Marie aimait beaucoup jouer avec Adel. Ce dernier lui plaisait beaucoup. Elle en \u00e9tait amoureuse, ce qui n\u2019\u00e9tait un secret pour personne. Les Mokdi et les Bridel s\u2019appr\u00e9ciaient et se rendaient service lorsque la n\u00e9cessit\u00e9 se faisait sentir. Aussi, ce jour-l\u00e0, Adlane, apr\u00e8s avoir bu d\u2019un trait ce qui restait de son caf\u00e9, alla d\u2019un pas d\u00e9cid\u00e9 chez monsieur Bridel son voisin. Jacques \u00e9tait son pr\u00e9nom. Madame Bridel vint lui ouvrir et d\u2019un mouvement de t\u00eate lui fit comprendre que son mari se trouvait dans le salon. \u2212 Bonjour Jacques, ma confiserie est \u00e0 l\u2019arr\u00eat depuis plus de dix jours faute de sucre, dit-il d\u00e8s son entr\u00e9e dans le salon de son voisin. \u2212 Je te vois venir avec tes grands sabots, lui r\u00e9pondit Jacques avec un grand sourire. \u2212 O\u00f9 veux-tu que j\u2019aille pour en trouver. Mon fournisseur monsieur Andr\u00e9 me ment et je sais qu\u2019il en a vendu hier aux Lorenzo de Boufarik, pour leur fabrique de\u00a0limonade. Il s\u2019est enrichi pendant la guerre et depuis l\u2019armistice il r\u00e8gne en ma\u00eetre sur le march\u00e9. \u2212 Je te taquine vieux fou. D\u2019ailleurs j\u2019attendais ta visite. J\u2019ai mis trois sacs de c\u00f4t\u00e9 pour te d\u00e9panner, mais \u00e0 charge de revanche, lui r\u00e9pondit Jacques en lui tendant un paquet de tabac \u00e0 chiquer \u00e0 demi entam\u00e9. \u2212 Merci Jacques, mais n\u2019oublie pas les deux sacs que je t\u2019ai pr\u00eat\u00e9s le mois dernier, lui r\u00e9pliqua Adlane en m\u00e2chouillant cet affreux tabac que se procurait Jacques chez un ami qui poss\u00e9dait une petite plantation de tabac \u00e0 M\u00e9d\u00e9a, une ville voisine. \u2212 Mais tu n\u2019as rien compris. Je te rends aujourd\u2019hui tes deux sacs avec un sac pour les accompagner, r\u00e9pliqua Jacques en donnant une grande claque sur le dos de Adlane. Au contraire de Adlane qui \u00e9tait petit, \u00e9l\u00e9gant, qui aimait porter des costumes, Jacques Bridel \u00e9tait immense, gros et \u00e9tait constamment v\u00eatu d\u2019une salopette, un b\u00e9ret pos\u00e9 sur la t\u00eate, et toujours mal ras\u00e9. Il fumait la pipe et aimait le tabac \u00e0 chiquer. Les deux hommes aimaient discuter ensemble, de choses et d\u2019autres. Ils s\u2019entendaient r\u00e9ellement et se respectaient. Ils devaient leur amiti\u00e9 \u00e0 une rencontre fortuite chez un fournisseur de sucre \u00e0 Alger, rencontre qui remonte \u00e0 une dizaine d\u2019ann\u00e9es, bien avant la guerre. Ils \u00e9taient voisins depuis longtemps, mais ne s\u2019\u00e9taient jamais parl\u00e9. Ils n\u2019avaient fait enfin connaissance et engag\u00e9 la conversation que chez ce marchand de sucre. (\u2026)La guerre d\u2019Alg\u00e9rie \u00e9tait \u00e0 sa troisi\u00e8me ann\u00e9e. Les deux fils d\u2019Ali, le militaire \u00e0 la retraite, mont\u00e8rent au maquis pour y participer. Leur m\u00e8re n\u2019avait plus de nouvelles d\u2019eux, ne savait pas s\u2019ils \u00e9taient vivants ou morts. Un jour elle re\u00e7ut la visite d\u2019une femme qui se disait envoy\u00e9e par l\u2019organisation du FLN, le Front de Lib\u00e9ration Nationale. Elle devait l\u2019informer que ses deux fils avaient \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s dans une embuscade en Kabylie. La pauvre femme ne pouvait m\u00eame pas faire son deuil. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance du pays qu\u2019elle re\u00e7ut enfin les documents officiels attestant de leur d\u00e9c\u00e8s. Nombreuses \u00e9taient les familles qui rest\u00e8rent sans aucune nouvelle de leurs parents, p\u00e8res, fils et \u00e9poux, partis au djebel pour lib\u00e9rer le pays. Certains sont tomb\u00e9s au champ d\u2019honneur, d\u2019autres faits prisonniers et ex\u00e9cut\u00e9s sans aucune forme de proc\u00e8s. Les plus chanceux furent ceux qui croupirent en prison jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance. Au plus fort de cette guerre, le quartier Belcourt \u00e9tait au c\u0153ur de ces \u00e9v\u00e8nements tragiques. Il ne se passait pas de jours sans qu\u2019il n\u2019 y ait une alerte, soit un policier qu\u2019on venait d\u2019abattre, soit un arabe qu\u2019on venait d\u2019ex\u00e9cuter, soit des mesures de repr\u00e9sailles de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise. Les \u00ab ratonnades \u00bb devenaient de plus en plus fr\u00e9quentes. Les arabes cess\u00e8rent d\u2019aller dans les quartiers europ\u00e9ens de peur d\u2019\u00eatre lynch\u00e9s par une population fran\u00e7aise retranch\u00e9e dans son refus d\u2019accepter l\u2019id\u00e9e d\u2019abandonner ce beau pays \u00e0 ces arabes. \u00ab Pourtant, nous les avons toujours bien trait\u00e9s \u00bb se disaient certains pour se donner bonne conscience. Le jeune couple Azzam avait eu quatre enfants. Deux gar\u00e7ons, Nadir n\u00e9 en 1949, Salim quatre ann\u00e9es plus tard, et deux filles, Wafa n\u00e9e en 1951 et Badia deux ans apr\u00e8s. Sabrina restait \u00e0 la maison pour s\u2019occuper des petits. Fid\u00e8le \u00e0 l\u2019\u00e9ducation de sa m\u00e8re, elle essayait de donner le meilleur d\u2019ellem\u00eame \u00e0 sa prog\u00e9niture. On pouvait la croiser tous les matins, poussant une poussette de b\u00e9b\u00e9 et tenant ses enfants par la main. Elle les adorait et les accompagnait toujours pour la maternelle ou l\u2019\u00e9cole. C\u2019est le c\u0153ur serr\u00e9 qu\u2019elle voyait son mari s\u2019\u00e9loigner pour rejoindre son \u00e9tablissement. Allait-il revenir sain et sauf. N\u2019allait-il pas tomber dans une de ces rafles o\u00f9 on cherchait surtout \u00e0 vous humilier par des fouilles \u00e0 corps brutales. L\u2019autre jour, Elias n\u2019avait pas voulu se laisser fouiller par des militaires, lui un respectable instituteur. En pr\u00e9sence de quelques coll\u00e8gues, il avait \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9 de se laisser faire sous les quolibets de la soldatesque. La guerre d\u2019Alg\u00e9rie faisait rage. Les parachutistes de Massu avaient fait leur entr\u00e9e dans Alger \u00e0 la grande joie de la population fran\u00e7aise. Malgr\u00e9 les attentats quotidiens, les perquisitions muscl\u00e9es, les bombes qui explosaient la nuit, le couple r\u00e9ussit cependant \u00e0 traverser cette temp\u00eate sans grands dommages.\u00a0Adel, us\u00e9 par les ann\u00e9es, se d\u00e9menait tant bien que mal avec son \u00e9pouse Marie pour garder ouverte leur station-service. Leur commerce \u00e9tait soumis \u00e0 de fr\u00e9quents contr\u00f4les de police et devenait objet de convoitise. R\u00e9guli\u00e8rement, la concession de la station-service \u00e9tait remise en question par la soci\u00e9t\u00e9 p\u00e9troli\u00e8re qui pr\u00e9tendait vouloir abandonner ce type de gestion. Ce qui n\u2019\u00e9tait pas vrai, la soci\u00e9t\u00e9 voulait simplement \u00e9vincer ce vieux couple devenu encombrant. Elias le gendre, par ses relations, arrivait chaque fois \u00e0 \u00e9carter le danger, mais jusqu\u2019\u00e0 quand ? A Blida, la confiserie familiale des Mokdi \u00e9tait \u00e0 l\u2019abandon. Les grands-parents ne pouvaient plus la faire fonctionner. Leur fils Ali, l\u2019officier en retraite, avait mal tourn\u00e9. La boisson et les femmes lui ont fait perdre toute raison. Il d\u00e9pouilla ses parents pratiquement de toutes leurs \u00e9conomies. Sa grande s\u0153ur Zohra s\u2019\u00e9tait enferm\u00e9e dans un silence inqui\u00e9tant. Elle ne parlait plus qu\u2019\u00e0 sa m\u00e8re la vieille Aziza. C\u2019est la mort dans l\u2019\u00e2me qu\u2019Adel allait de temps en temps \u00e0 Blida constater les d\u00e9g\u00e2ts. Il se reprochait parfois d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de cette d\u00e9gradation. Il n\u2019aurait peut-\u00eatre pas d\u00fb laisser la confiserie \u00e0 la charge de ses vieux parents. Mais que pouvait-il faire d\u2019autre \u00e0 l\u2019\u00e9poque ? Il devait penser \u00e0 assurer son avenir, \u00e0 sa petite famille. Bref, un sentiment de culpabilit\u00e9 l\u2019envahissait lorsqu\u2019il y pensait.(\u2026)Elias aimait discuter avec son vieux beaup\u00e8re Adel de tous ces \u00e9v\u00e8nements. Adel venait d\u2019accomplir le p\u00e8lerinage \u00e0 La Mecque avec son \u00e9pouse Marie devenue Hadja Merieme. Le vieux Adel \u00e9tait d\u00e9sormais appel\u00e9 Hadj Adel, ce qu\u2019il d\u00e9testait. Il expliquait que le titre de Hadj n\u2019est donn\u00e9 que provisoirement aux p\u00e8lerins lorsqu\u2019ils se trouvaient en Terre Sainte. Une fois le p\u00e8lerinage termin\u00e9, pourquoi devait-on continuer \u00e0 les appeler Hadj, c\u2019est ridicule disait-il. Mais les habitudes sont tenaces. Une nuit de f\u00e9vrier 1993, la station-service de la famille Mokdi avait pris feu. Un gigantesque incendie qui n\u2019\u00e9pargna pas le vieux Adel et son \u00e9pouse. Ils moururent ensemble \u00e9touff\u00e9s par la fum\u00e9e, probablement dans leur sommeil. Les pompiers n\u2019avaient pas pu les ramener \u00e0 la vie. On n\u2019a jamais su si cet incendie \u00e9tait accidentel ou d\u2019origine criminelle. Les actes terroristes se multipliaient dans tous le pays mais, jusque l\u00e0, les villes \u00e9taient \u00e9pargn\u00e9es. Nadir le journaliste refusait de croire \u00e0 l\u2019origine criminelle. Son fr\u00e8re Salim \u00e9tait persuad\u00e9 du contraire. Son magasin de pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es avait \u00e9t\u00e9 par miracle \u00e9pargn\u00e9 par les flammes. \u2212\u00ac Mais ouvre donc les yeux. Tu sais bien que dans le voisinage se trouvent des sympathisants islamistes qui d\u00e9testent notre famille, r\u00e9p\u00e9tait Salim. \u2212 Tu te trompes, votre grand-p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 toujours n\u00e9gligent sur le plan de la s\u00e9curit\u00e9. Je lui ai demand\u00e9 \u00e0 maintes reprises de changer l\u2019installation \u00e9lectrique qui datait de la premi\u00e8re guerre mondiale. C\u2019est ce qui a caus\u00e9 l\u2019incendie de la grande cuve d\u2019essence, j\u2019en suis s\u00fbr, lui r\u00e9pondait calmement son p\u00e8re Elias. \u2212 Papa, dans ta retraite dor\u00e9e tu ne vois rien, tu es aveugle. Moi, j\u2019ai mon magasin ici, je vois tout ce qui se passe, je les entends parler entre eux. Ils pr\u00e9parent quelque chose de terrible. Vous verrez, cela va nous p\u00e9ter \u00e0 la gueule, rench\u00e9rit Salim. \u2212 Je refuse de tomber dans la parano\u00efa, je viens de fonder un journal qui doit \u00e9viter les erreurs du pass\u00e9. On se doit de rechercher la v\u00e9rit\u00e9 et de la dire. Il me serait facile d\u2019accuser les islamistes, mais sans preuve, est-ce s\u00e9rieux, intervint Nadir exc\u00e9d\u00e9. \u2212 Je suis de l\u2019avis de votre p\u00e8re, rappela Sabrina. Mes parents \u00e9taient trop vieux pour rester seuls dans leur appartement au dessus de la station-service. Mais vous connaissez votre grand-p\u00e8re Hadj Adel, t\u00eatu comme une mule. \u2212 Oui, il refusait de laisser sa station-service \u00e0 son g\u00e9rant, il voulait continuer \u00e0 tout superviser comme par le pass\u00e9. M\u00eame ma grand-m\u00e8re Hadja Merieme \u00e9tait d\u2019accord avec lui, ajouta Nadir. \u2212 Je me rappelle toujours ces moments o\u00f9 notre grand-m\u00e8re Marie \u00e9tait trait\u00e9e d\u2019impie par certains voisins lorsqu\u2019elle sortait servir les clients v\u00eatue d\u2019une salopette pour homme et toujours sa casquette enfonc\u00e9e sur la t\u00eate, dit Salim en se levant pour aller rejoindre des amis qui l\u2019attendaient impatiemment dehors.(\u2026)Au quartier Belcourt, dans l\u2019immeuble abritant le logement du vieil instituteur Elias, un crime atroce allait se commettre. Deux jeunes hommes s\u2019y \u00e9taient engouffr\u00e9s et restaient immobiles pendant plus de deux heures, cach\u00e9s dans la p\u00e9nombre sous la cage d\u2019escalier. Cela faisait une semaine qu\u2019ils guettaient l\u2019appartement du vieil Elias. Ils savaient que son \u00e9pouse Sabrina le laissait quelquefois seul dans la maison pour aller passer la nuit chez son fils Nadir qui habitait dans le quartier chic de Hydra. Depuis quelque temps, Sabrina d\u00e9testait rester seule avec son \u00e9poux constamment plong\u00e9 dans ses journaux et ses livres. Elle avait besoin de compagnie plus agr\u00e9able, de discuter, rire de tout et de rien. Son vieil \u00e9poux, tr\u00e8s gentil du reste, devenait insupportable \u00e0 cause de ses manies. Tout ce qu\u2019il demandait, c\u2019\u00e9tait qu\u2019on le laisse \u00e0 ses lectures et il avait horreur qu\u2019on lui fasse la conversation. Ainsi, une fois par semaine, Sabrina fuyait cette pesante monotonie et allait passer la journ\u00e9e chez son fils Nadir qui, chaque fois, la retenait pour la nuit. Entour\u00e9e de ses petits-enfants, elle ne voyait pas le temps passer. Lorsqu\u2019elle revenait chez elle, le lendemain dans la matin\u00e9e, elle \u00e9tait revigor\u00e9e et pouvait prendre soin de son \u00e9poux qui feignait toujours de n\u2019avoir pas remarqu\u00e9 son absence. Ce jour-l\u00e0, Sabrina s\u2019\u00e9tait pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 aller chez Nadir. Elle se r\u00e9jouissait \u00e0 l\u2019avance et \u00e9tait excit\u00e9e comme une adolescente. Elle avait pris le soin de bien brosser ses cheveux qu\u2019elle teintait r\u00e9guli\u00e8rement en blond cendr\u00e9, seule coquetterie qu\u2019elle se permettait encore. C\u2019\u00e9tait la veille de l\u2019ann\u00e9e 2000. Ses enfants voulaient f\u00eater l\u2019\u00e9v\u00e8nement, elle aussi. Ce n\u2019est pas souvent qu\u2019on change de si\u00e8cle. Il fallait marquer cette nouvelle \u00e8re comme il se doit. Une r\u00e9union de famille, un bon souper, cela suffisait amplement par ces temps incertains. Depuis un mois, on ne parlait que du bug informatique qui mena\u00e7ait de d\u00e9r\u00e9gler et paralyser tous les syst\u00e8mes informatiques de la plan\u00e8te. Tout le monde se pr\u00e9parait \u00e0 affronter cette \u00e9preuve annonc\u00e9e comme terrible par la plupart des commentateurs des t\u00e9l\u00e9visions \u00e9trang\u00e8res, relay\u00e9s par des experts qui pr\u00e9disaient la catastrophe. Certains patrons d\u2019entreprise passaient des nuits blanches dans l\u2019attente de la trag\u00e9die annonc\u00e9e.<br \/>\n(\u2026)C\u2019est au lendemain de l\u2019attentat du 11 septembre 2001 que la famille Azzam vint s\u2019installer en France. Ce n\u2019\u00e9tait pas le meilleur moment pour le faire. Au pays de Voltaire, on voyait des terroristes partout. On commen\u00e7ait \u00e0 soup\u00e7onner tout le monde, une v\u00e9ritable psychose s\u2019\u00e9tait empar\u00e9e du monde occidental. Cet attentat aura r\u00e9ussi \u00e0 braquer les projecteurs de la plan\u00e8te enti\u00e8re sur le monde musulman, pour le meilleur et pour le pire. Les am\u00e9ricains n\u2019h\u00e9sit\u00e8rent pas \u00e0 organiser des enl\u00e8vements de personnes uniquement parce qu\u2019elles \u00e9taient soup\u00e7onn\u00e9es d\u2019activit\u00e9s terroristes et \u00e0 les emprisonner ill\u00e9galement, sans aucune forme de proc\u00e8s, \u00e0 Guantanamo, une prison de tr\u00e8s haute s\u00e9curit\u00e9 sp\u00e9cialement cr\u00e9\u00e9e dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Ces enl\u00e8vements muscl\u00e9s se firent souvent avec la complicit\u00e9 passive ou active de certains pays europ\u00e9ens peu soucieux du respect des droits de l\u2019homme et de la pr\u00e9somption d\u2019innocence. L\u2019affaire de l\u2019anthrax, que l\u2019on a trouv\u00e9 dans le courrier de quelques personnalit\u00e9s politiques, vint encore porter la peur du terrorisme \u00e0 son paroxysme. Le traumatisme \u00e9tait mondial. Dans ces conditions, ces gens venus d\u2019une Alg\u00e9rie tourment\u00e9e n\u2019\u00e9taient pas tr\u00e8s bien accept\u00e9s. Apr\u00e8s un grand tapage m\u00e9diatique, l\u2019euro venait de remplacer le franc. Mis en circulation d\u00e9but 2002, il devint la monnaie unique dans seize Etats membres de l\u2019Union Europ\u00e9enne. Sabrina avait plus de soixante dix ans lorsqu\u2019elle foula pour la premi\u00e8re fois de sa vie le sol fran\u00e7ais. L\u2019arriv\u00e9e de cette monnaie unique l\u2019emb\u00eatait beaucoup, elle n\u2019arrivait pas \u00e0 faire rapidement la conversion. Avec Wafa et ses enfants, elle prit un logement en location rue Ordener, dans le dix-huiti\u00e8me arrondissement \u00e0 Paris. C\u2019\u00e9tait un minuscule deux pi\u00e8ces et cuisine appartenant \u00e0 l\u2019une de leurs connaissances. Pas de chauffage, ni d\u2019eau chaude. Mais c\u2019\u00e9tait un pied-\u00e0-terre qui leur permettait de rester quelque temps dans la capitale fran\u00e7aise. La rentr\u00e9e scolaire approchait, il fallait d\u2019abord penser \u00e0 inscrire les enfants au lyc\u00e9e\u2026 (\u2026)Nadir quitta Alger le lendemain, sans voir ses amis, sans voir ses anciens confr\u00e8res. Il prit seulement le soin d\u2019acheter un exemplaire de son ancien journal \u00ab L\u2019Espoir \u00bb pour le lire dans l\u2019avion. Il fut surpris de son contenu. Aucun article de fond s\u00e9rieux, beaucoup de placards publicitaires. Lorsqu\u2019il le dirigeait il avait rarement des commandes publicitaires. \u00ab Et moi qui voulait en faire un journal de r\u00e9f\u00e9rence. C\u2019est devenu un vulgaire journal de r\u00e9clame \u00bb, songea Nadir d\u00e9\u00e7u. Quelques jours plus tard, habill\u00e9 de son costume sombre, Nadir se pr\u00e9sentait \u00e0 son entretien. Un groupe de presse install\u00e9 au Moyen-Orient voulait des correspondants \u00e0 Paris. Depuis son arriv\u00e9e en France, Nadir se d\u00e9menait tant bien que mal pour trouver du travail, en vain. En d\u00e9sespoir de cause, il s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 fr\u00e9quenter un caf\u00e9 dans le quartier de Barb\u00e8s et en \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 faire l\u2019\u00e9crivain public. Il avait vraiment l\u2019impression d\u2019avoir atteint le fond. La personne qui le re\u00e7ut \u00e9tait une dame d\u2019un certain \u00e2ge qui semblait conna\u00eetre parfaitement le m\u00e9tier. Elle s\u2019\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e au d\u00e9but de l\u2019entretien, madame Bertin, responsable du service recrutement, r\u00e9gion Europe. Elle fut s\u00e9duite par le parcours atypique de ce candidat qui avait fond\u00e9 un journal des ann\u00e9es auparavant et qui a \u00e9t\u00e9 contraint de tout abandonner pour sauver sa famille. Nadir avait amen\u00e9 son book, presque l\u2019ensemble des articles de fond qu\u2019il avait \u00e9crits en Alg\u00e9rie, depuis l\u2019av\u00e8nement de la libert\u00e9 de la presse. (\u2026)Une semaine apr\u00e8s, les quatre enfants de Sabrina se recueillaient sur la tombe de Sabrina \u00e0 Bobigny. Une journ\u00e9e d\u2019automne, froide, triste et pluvieuse. La perte de cette maman admirable venait leur rappeler leur grande solitude. Dans leur quartier d\u2019Alger, un d\u00e9c\u00e8s \u00e9tait toujours l\u2019occasion pour tous les voisins de manifester leur sympathie aux membres de la famille en deuil. Ici, c\u2019est \u00e0 peine si une voisine avait pr\u00e9sent\u00e9 ses condol\u00e9ances \u00e0 Wafa. Pourtant c\u2019\u00e9tait une dame avec laquelle Sabrina avait entretenu d\u2019excellentes relations. Sabrina avait \u00e9t\u00e9 le ciment qui avait maintenu la famille soud\u00e9e dans les pires moments. Ce ciment n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0 mais la pr\u00e9sence de Sabrina se faisait toujours sentir. Son esprit \u00e9tait encore l\u00e0, dans les arbres, dans les feuilles jaunes et rousses qui jonchaient le sol, elle \u00e9tait partout. Ses quatre enfants se consolaient en se persuadant que leur maman n\u2019\u00e9tait pas seule, elle \u00e9tait avec Elias son \u00e9poux, son bien-aim\u00e9. Chacun, sous son parapluie, se prot\u00e9geant maladroitement du vent et de la pluie, pensait que lorsque viendrait son moment de quitter ce bas monde, ses propres enfants auraient eux aussi \u00e0 r\u00e9soudre cette douloureuse question d\u2019enterrement. Pour certains cela irait de soi et ce serait la France. D\u2019autres, peut-\u00eatre, penseront \u00e0 l\u2019inhumation en Alg\u00e9rie, comme pour ne pas perdre l\u2019attache avec leurs origines. Chacun se disait qu\u2019il n\u2019avait pas le droit d\u2019imposer \u00e0 ses enfants le lieu de sa derni\u00e8re demeure. Dans ces circonstances p\u00e9nibles, avoir le choix n\u2019est pas un cadeau, bien au contraire, c\u2019est toujours une remise en question. En optant pour le cimeti\u00e8re de Bobigny, le dernier pas avait \u00e9t\u00e9 franchi par Nadir, son fr\u00e8re Salim et leurs deux s\u0153urs Wafa et Badia. Dans leur peine, ils se persuadaient que tout revient \u00e0 la terre, o\u00f9 qu\u2019elle soit\u2026.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Extrait de \u00ab Sur deux rives \u00bb, roman de Abdelaziz Agar<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La famille Mokdi \u00e9tait connue dans toute la r\u00e9gion. 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