{"id":6223,"date":"2016-04-15T15:42:52","date_gmt":"2016-04-15T14:42:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=6223"},"modified":"2016-04-28T15:54:40","modified_gmt":"2016-04-28T14:54:40","slug":"don-quichotte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/don-quichotte\/","title":{"rendered":"Don Quichotte"},"content":{"rendered":"<p>Il est vraisemblable que l&rsquo;ouvrage a circul\u00e9 sous une forme manuscrite ou a \u00e9t\u00e9 lu, du moins en par<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-medium wp-image-6224\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/aaa-2-287x300.jpg\" alt=\"aaa\" width=\"287\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/aaa-2-287x300.jpg 287w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/04\/aaa-2.jpg 717w\" sizes=\"auto, (max-width: 287px) 100vw, 287px\" \/>tie, d\u00e8s 1604. En janvier 1605, il para\u00eet \u00e0 Madrid sous le titreLa primera parte del ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha. En 1614, \u00e0 Tarragone, dans le royaume d&rsquo;Aragon, sort, sous le nom emprunt\u00e9 d&rsquo;Alonso Fern\u00e1ndez de Avellaneda, une seconde partie, faite d&rsquo;une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9pisodes attribu\u00e9s aux deux personnages devenus entretemps \u00ab folkloriques \u00bb, Don Quichotte et Sancho Pan\u00e7a. Ce proc\u00e9d\u00e9 n&rsquo;a rien de choquant. Il est m\u00eame tout \u00e0 fait l\u00e9gitime et traditionnel dans le genre chevaleresque et pastoral. En 1615, \u00e0 Madrid, Cervant\u00e8s donne sa seconde partie et, pour clore une s\u00e9rie \u00e9ventuelle qu&rsquo;il redoute, il fait mourir son h\u00e9ros. D\u00e8s l&rsquo;abord, le propos est d\u00e9lib\u00e9r\u00e9. Il s&rsquo;agit d&rsquo;en finir avec les livres de chevalerie, avec cette litt\u00e9rature mensong\u00e8re et pernicieuse dont s&rsquo;\u00e9tait nourrie toute sa g\u00e9n\u00e9ration. Un \u00e9pisode du roman confirme la v\u00e9h\u00e9mence des sentiments de l&rsquo;auteur devant leurs histoires invraisemblables et insens\u00e9es : la biblioth\u00e8que de Don Quichotte est condamn\u00e9e au b\u00fbcher. Sans doute, ce feu de joie cache-t-il la profonde affection que Cervant\u00e8s lui-m\u00eame avait port\u00e9e nagu\u00e8re \u00e0 ces livres et la d\u00e9sillusion qu&rsquo;il \u00e9prouva lorsque la quotidienne r\u00e9alit\u00e9 donna un cruel d\u00e9menti aux r\u00eaves et aux g\u00e9n\u00e9reux projets qu&rsquo;ils avaient suscit\u00e9s en son esprit. De fait Don Quichotte met en question non seulement le genre chevaleresque, mais toute la litt\u00e9rature de fiction. Parall\u00e8lement, il traduit le d\u00e9sabusement d&rsquo;une \u00e9lite, celle des lettr\u00e9s, lorsque, au d\u00e9but du r\u00e8gne de Philippe III, le royaume nagu\u00e8re si orgueilleux dut n\u00e9gocier avec ses ennemis pour survivre, renon\u00e7ant ainsi aux chim\u00e9riques espoirs\u00a0d&rsquo;un retournement politique et religieux en Europe entre 1550 et 1600. Car sous le r\u00e8gne de Philippe II, le prince \u00abbureaucrate\u00bb, l&rsquo;intelligentsia avait tenu les r\u00eanes du pouvoir \u00e0 tous les \u00e9chelons, depuis les Conseils, organes de l&rsquo;Administration, jusqu&rsquo;aux favoris. Grands commis et fonctionnaires z\u00e9l\u00e9s, ils \u00e9taient tous, comme Cervant\u00e8s lui-m\u00eame, de moyenne extraction, bien form\u00e9s dans les coll\u00e8ges d&rsquo;Alcal\u00e1 et de Salamanque, et soucieux du bien public. L&rsquo;av\u00e8nement du nouveau roi en 1598 marque la fin de leur influence. La frivole jeunesse dor\u00e9e afflue vers Madrid, la nouvelle capitale, et la transforme en un lieu de plaisir et de d\u00e9bauche. Ses jeux galants, sous cape et dans les nouveaux quartiers de la ville, fournissent la mati\u00e8re de la jeune com\u00e9die espagnole, qui se moque des barbons sentencieux. Cervant\u00e8s a cinquante-sept ans. Il comprend qu&rsquo;\u00e0 son \u00e2ge on ne se bat plus contre des moulins \u00e0 vent. Et la part de lui-m\u00eame qui r\u00eave encore de victoire sur le mal il la d\u00e9l\u00e8gue \u00e0 son double, un \u00eatre de fiction, le ridicule et path\u00e9tique Don Quichotte. Affaire de temp\u00e9rament personnel ou bien mentalit\u00e9 de l&rsquo;Espagnol en cette d\u00e9cennie, la d\u00e9sillusion chez Cervant\u00e8s n&rsquo;a rien d&rsquo;amer ni de tragique. On prend acte de l&rsquo;effondrement social et moral ; on sourit des m\u00e9saventures de l&rsquo;id\u00e9alisme ; on s&rsquo;amuse de son \u00e9chec : le monde est ainsi fait. Un nouveau sentiment prend forme, une \u00ab humeur \u00bb particuli\u00e8re propre \u00e0 ceux qui sont capables, prenant leurs distances par rapport \u00e0 eux-m\u00eames\u00a0de se gausser de leurs propres d\u00e9convenues. Cinquante ans auparavant, les hommes sages se moquaient de la folie des autres : c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;ironie. En 1600, ils se prennent eux-m\u00eames en piti\u00e9 : c&rsquo;est l&rsquo;\u00ab humour \u00bb.<\/p>\n<p><strong>Un nouveau genre<\/strong><br \/>\nOr, la piti\u00e9 est le ressort m\u00eame d&rsquo;un genre litt\u00e9raire classique, l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e, o\u00f9 le h\u00e9ros, accabl\u00e9 d&rsquo;\u00e9preuves par une cruelle divinit\u00e9, sait les surmonter toujours. Le lecteur (ou l&rsquo;auditeur) versait sur lui les tendres larmes de la compassion. L&rsquo;\u00e9pop\u00e9e est donc un chant h\u00e9ro\u00efque. L&rsquo;harmonie du nombre, du vers, sous-tend le r\u00e9cit des prouesses et des victoires d&rsquo;un \u00e9lu des dieux. Cependant, l&rsquo;Arioste recourt \u00e0 un vers d\u00e9j\u00e0 prosa\u00efque pour conter les folies amoureuses de son Roland (Orlando furioso). Cervant\u00e8s, qui s&rsquo;inspire de cet exemple, le pousse \u00e0 bout. Pour lui, la pitoyable \u00e9pop\u00e9e de son Don Quichotte n&rsquo;est pas due \u00e0 la vindicte de quelque dieu implacable. Il n&rsquo;y a donc pas lieu d&#8217;employer le vers sublime, l&rsquo;hend\u00e9casyllabe. D&rsquo;autre part, si son h\u00e9ros \u00e9tait vraiment fautif, Cervant\u00e8s dirait ses malheurs en vers courts et sans appr\u00eats. Mais l&rsquo;hidalgo est victime de la soci\u00e9t\u00e9 qui lui refuse son accord, de l&rsquo;humanit\u00e9 qui renie l&rsquo;harmonie divine de l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or, du monde cruel, irrationnel, absurde, chaotique, incoh\u00e9rent, inconsistant, qui le berne et le bafoue, un monde fait rien que d&rsquo;apparences et qui d\u00e9ment avec brutalit\u00e9 l&rsquo;existence de l&rsquo;absolu, l&rsquo;existence du r\u00e9el et la possibilit\u00e9 m\u00eame du Beau, du Bon et du Vrai. Quand l&rsquo;harmonie dispara\u00eet, le vers devient prose, et l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e se change en roman.Don Quichotte est un roman. Comme le po\u00e8me \u00e9pique,\u00a0dont il prend le contrepied, il est compos\u00e9 d&rsquo;\u00e9pisodes tournant autour d&rsquo;un axe : les exploits, les prouesses du h\u00e9ros, entendez, en ce cas, les m\u00e9saventures d&rsquo;un homme int\u00e8gre dans un temps sans mesure et dans un milieu d\u00e9r\u00e9gl\u00e9. Pourtant, Don Quichotte porte t\u00e9moignage : l&rsquo;honneur, la justice, la valeur ne sont pas morts puisqu&rsquo;on les moque, puisqu&rsquo;on le berne, puisqu&rsquo;il contraint la d\u00e9raison \u00e0 se mesurer avec eux et avec lui. Il arrive qu&rsquo;au cours du r\u00e9cit la piti\u00e9 fasse place \u00e0 l&rsquo;admiration, la prose narrative au morceau oratoire sur le bonheur agreste, sur les rapports entre la pens\u00e9e et l&rsquo;action (entre les lettres et les armes) et sur les charmes de l&rsquo;amour d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9. Alors, le ton s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve, et la phrase devient plus nombreuse, plus m\u00e9lodieuse. Parfois m\u00eame, la po\u00e9sie lyrique, avec son pur \u00e9tonnement, appara\u00eet au d\u00e9tour d&rsquo;un lamentable \u00e9pisode. Ce nuancement lyrique n&rsquo;affecte pas toutefois le caract\u00e8re essentiellement \u00e9pique de l&rsquo;ouvrage. En 1600, l&rsquo;\u00e2ge est pass\u00e9 de l&rsquo;\u00e9blouissement devant les mondes inconnus et les vertus, les virtualit\u00e9s insoup\u00e7onn\u00e9es de l&rsquo;homme. Renaissance et humanisme sont r\u00e9volus. Cervant\u00e8s regarde parfois en arri\u00e8re : quel po\u00e8te e\u00fbt-il \u00e9t\u00e9 au temps de Cam\u00f5es ! H\u00e9las, le soleil s&rsquo;est couch\u00e9 \u00e0 jamais sur l&#8217;empire de Charles Quint, la po\u00e9sie n&rsquo;est plus de mise. D&rsquo;ailleurs, l&rsquo;inspiration lui manque. Il sera prosateur. Or, la rh\u00e9torique le dit, il ne\u00a0peut y avoir de pure \u00e9pop\u00e9e. La narration h\u00e9ro\u00efque, m\u00eame infime, m\u00eame sur le plan d&rsquo;un roman, doit se nuancer non seulement de lyrisme, mais encore de drame. Cervant\u00e8s est donc amen\u00e9 \u00e0 introduire le dialogue dans son r\u00e9cit. C&rsquo;est son m\u00e9rite et son originalit\u00e9 d&rsquo;avoir refus\u00e9 le colloque rigide du XVIes. et adopt\u00e9 la conversation sans appr\u00eat, presque naturelle des gens de bon go\u00fbt. Il n&rsquo;en pouvait trouver le mod\u00e8le ni dans l&rsquo;interm\u00e8de, au langage souvent vulgaire, ni dans la com\u00e9die espagnole, toujours versifi\u00e9e. Il emprunte encore au genre dramatique ses effets de \u00absuspens\u00bb. Les r\u00e9cits de Don Quichotte s&rsquo;interrompent brusquement parfois, pour rebondir deux ou trois chapitres apr\u00e8s, comme au th\u00e9\u00e2tre les sc\u00e8nes s&rsquo;entrelacent et se renouent \u00e0 distance. Mais il reste que Cervant\u00e8s refuse le d\u00e9nouement de type th\u00e9\u00e2tral, car les \u00e9v\u00e9nements qui affectent l&rsquo;homme n&rsquo;ont pas de cesse, n&rsquo;ont pas de fin. C&rsquo;est pourquoi il avait \u00e9chou\u00e9 sur la sc\u00e8ne, laissant le sceptre de la nouvelle com\u00e9die au grand Lope de Vega, qui, lui, ne voyait dans le monde que des conflits, des joutes, des duels, des t\u00eate-\u00e0-t\u00eate amoureux, des querelles et des r\u00e9conciliations. Notons ici toute la diff\u00e9rence qui va de l&rsquo;\u00e9pisode romanesque \u00e0 la p\u00e9rip\u00e9tie th\u00e9\u00e2trale, de l&rsquo;intrigue romanesque \u00e0 l&rsquo;action th\u00e9\u00e2trale. Don Quichotte ne cesse de vivre, ne cesse de mourir, tandis que, sur les planches, un Don Juan ou un Rodrigue, en cinq ou six coups de th\u00e9\u00e2tre, r\u00e9solvent leur affaire dans la mort ou dans le\u00a0mariage.<\/p>\n<p><strong>Les personnages<\/strong><br \/>\nIl en a co\u00fbt\u00e9 \u00e0 Cervant\u00e8s de tuer son h\u00e9ros. Don Quichotte meurt-il de tristesse ou de d\u00e9sabusement comme on l&rsquo;a dit ? C&rsquo;est simplement que l&rsquo;auteur n&rsquo;avait plus le temps d&rsquo;\u00e9crire un troisi\u00e8me livre o\u00f9 son double f\u00fbt devenu berger, et de plus il voulait interdire \u00e0 quelque larron d&rsquo;\u00e9crire sous un nom d&#8217;emprunt une quatri\u00e8me suite d&rsquo;\u00e9pisodes, des aventures sans rime ni raison qu&rsquo;on attribuerait \u00e0 ses deux chers personnages. Entre l&rsquo;auteur et le couple Don Quichotte et Sancho Pan\u00e7a, il existe des liens tr\u00e8s \u00e9troits, mais peu apparents. Ainsi, ils ont tous trois \u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame \u00e2ge et ils franchissent avec une m\u00eame irr\u00e9pressible vitalit\u00e9 les traverses de leur existence. Avec les chevaliers errants et leurs \u00e9cuyers de l&rsquo;histoire et des livres, ils partagent une semblable r\u00e9v\u00e9rence pour les vertus cardinales : la Justice, la Prudence, la Temp\u00e9rance et la Force d&rsquo;\u00e2me, m\u00eame lorsqu&rsquo;ils n&rsquo;y atteignent pas. Et ils donnent des vertus th\u00e9ologales, la Foi, l&rsquo;Esp\u00e9rance et la Charit\u00e9, une version tout humaine : la confiance, l&rsquo;espoir et la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. Toutes ces dispositions de l&rsquo;\u00e2me qu&rsquo;ils admirent ou de pr\u00e8s ou de loin donnent \u00e0 leur personne, quels que soient leurs succ\u00e8s ou leurs m\u00e9saventures, la qualit\u00e9 supr\u00eame : la valeur, la vaillance. Ainsi, la valeur de Sancho l&rsquo;\u00e9cuyer- l&rsquo;apprenti chevalier- se mesure \u00e0 ses quelques victoires sur la peur, sur ce sentiment premier de l&rsquo;homme sans raison, de l&rsquo;homme insens\u00e9. Don Quichotte lui-m\u00eame ne tient pour victoires que celles qu&rsquo;il remporte sur lui-m\u00eame. Ses plus cuisantes d\u00e9faites lui offrent l&rsquo;occasion de se dominer : elles confirment sa vaillance. Ses al\u00e9as passagers et relatifs t\u00e9moignent paradoxalement de l&rsquo;immuable pr\u00e9sence des absolus, de l&rsquo;absolu au c\u0153ur de l&rsquo;homme. Quant \u00e0 Cervant\u00e8s, nous savons que, aux prises avec l&rsquo;adversit\u00e9, il n&rsquo;a jamais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Dans son ultime message adress\u00e9 au comte de Lemos, c&rsquo;est avec le sourire aux l\u00e8vres qu&rsquo;il affronte la mort. Cr\u00e9ature de fiction et cr\u00e9ateur refusent ensemble l&rsquo;attitude et, donc, la philosophie des sto\u00efciens : car ce n&rsquo;est pas avec r\u00e9signation et m\u00e9pris qu&rsquo;ils acceptent les coups du sort contraire ; ils ne cessent, au contraire, de r\u00e9agir au nom des principes et des id\u00e9es contre ce qui, aux yeux des autres, devait appara\u00eetre in\u00e9luctable, contre la condition sociale ou la condition mentale de l&rsquo;homme. Le manant Sancho luim\u00eame, qui, parfois, tergiverse, se rallie toujours en fin de compte aux id\u00e9aux de la chevalerie : n&rsquo;appartientil pas de corps, de c\u0153ur et d&rsquo;esprit au syst\u00e8me, au vieux r\u00e9gime f\u00e9odal ? N&rsquo;est-il pas l&rsquo;homme lige de son seigneur naturel ? Or, jusqu&rsquo;\u00e0 Cervant\u00e8s, le h\u00e9ros, en tant que personnage, ob\u00e9issait \u00e0 certaines lois traditionnelles qui remontaient \u00e0 l&rsquo;origine de la po\u00e9sie \u00e9pique. Les \u00eatres de fiction d&rsquo;Hom\u00e8re et de Virgile assumaient la double condition, c\u00e9leste et humaine, de leurs g\u00e9niteurs, des dieux et des berg\u00e8res d&rsquo;Arcadie : ils en avaient les d\u00e9fauts et les vices ; leurs comportements n&rsquo;\u00e9taient pas indiqu\u00e9s comme exemples \u00e0 suivre ou paradigmes. Les po\u00e8tes se limitaient \u00e0 chanter les destins de leurs personnages, apportant de la sorte une explication et une justification de leur stupre ou une consolation pour celui des auditeurs. Car on ne saurait se montrer plus s\u00e9v\u00e8re pour les hommes que pour les divinit\u00e9s. D&rsquo;ailleurs, exc\u00e8s (ou vices) et manques (ou d\u00e9fauts) ne sont que des accidents dans le m\u00e9lange des humeurs, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans leur temp\u00e9rament. De l\u00e0 vient que la m\u00e9diocrit\u00e9 ou la faiblesse particuli\u00e8res aux hommes sans vertu (au sens propre), sans force vitale commencent \u00e0 se manifester dans la litt\u00e9rature h\u00e9ro\u00efque du XVIe s. Or, le genre \u00e9pique conna\u00eet un nouveau tournant lorsque les po\u00e8tes s&#8217;emparent de Roland et d&rsquo;autres personnages l\u00e9gendaires de la cour de Charlemagne et de la cour du roi Arthur. Les h\u00e9ros \u00e0 la nouvelle mani\u00e8re connaissent nos communes mis\u00e8res, bien qu&rsquo;ils \u00e9chappent \u00e0 nos humiliations et \u00e0 nos d\u00e9boires. La folie (la \u00ab furia \u00bb) les \u00e9l\u00e8ve au-dessus des contingences. Cervant\u00e8s s&rsquo;en souvient quand il envoie Don Quichotte faire le pitre tout seul dans la sierra Morena. Une autre \u00e9tape dans l&rsquo;\u00e9volution du personnage est franchie avec les romans de chevalerie en prose surgis de la souche d&rsquo;Amadis. Le h\u00e9ros devient un parangon et un mod\u00e8le presque \u00e0 notre port\u00e9e, et son comportement est pr\u00e9sent\u00e9 comme un paradigme \u00e0 notre adresse. Il vole de victoire en victoire malgr\u00e9 les emb\u00fbches, les jalousies et les trahisons. Les lecteurs des livres de chevalerie, sainte Th\u00e9r\u00e8se, saint Ignace de Loyola, Cervant\u00e8s en son jeune temps, ont cru \u00e0 l&rsquo;efficacit\u00e9 de leur exemple sur les hommes et sur le destin du monde. Or, la vertu est trop facile lorsqu&rsquo;elle est port\u00e9e par le succ\u00e8s. Combien plus honorable, \u00abfameuse\u00bb, devient-elle lorsque le h\u00e9ros maintient ses principes et ses fins, son r\u00e9seau d&rsquo;absolus, \u00e0 travers les \u00e9checs et en d\u00e9pit de l&rsquo;hostilit\u00e9 d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 sordide. Voil\u00e0 la grande trouvaille de Cervant\u00e8s. La soci\u00e9t\u00e9 a beau se d\u00e9grader, Don Quichotte avec Sancho n&rsquo;en d\u00e9mordent pas : ils se r\u00e9f\u00e8rent, non sans trouble, non sans vacillations, mais avec une candeur, une na\u00efvet\u00e9 originelle, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or parmi tous les c\u0153urs de pierre et toutes les \u00e2mes de plomb qui les entourent. Un pas de plus, Rousseau inventera le roman de l&rsquo;\u00e9ducation et Goethe celui de l&rsquo;apprentissage : ils montreront comment garder intactes les valeurs dans un monde d\u00e9grad\u00e9 ; deux pas de plus, Balzac inventera le roman moderne et montrera comment une \u00e2me\u00a0innocente se corrompt dans un milieu pourri.D&rsquo;autre part, Cervant\u00e8s retient la le\u00e7on de l&rsquo;humanisme. Les h\u00e9ros ne sont pas n\u00e9s de la cuisse de Jupiter. Ils s&rsquo;appellent alors Chascun, Jedermann, Everyman ; nous dirions aujourd&rsquo;hui \u00ab il uomo qualunque \u00bb. Plus caract\u00e9ris\u00e9s, on les nomme Jacques Bonhomme ou Ulenspiegel et, en Espagne, Lazarillo, Pierre le Malicieux dans la com\u00e9die (Pedro de Urdemalas) ou bien Sancho comme tout le monde, ou bien Don (Ma\u00eetre Un tel) comme presque tout le monde (car les Espagnols se persuadent qu&rsquo;ils sont de sang noble, qu&rsquo;ils sont \u00ab hidalgos \u00bb). C&rsquo;est le cas de Don Pablo le Fureteur (El Busc\u00f3n de Quevedo) ; c&rsquo;est celui de Don Quijote, nom que l&rsquo;on aimerait traduire par Ma\u00eetre Alphonse de Cuissard et Cotte de Mailles, gentilhomme. Cervant\u00e8s voulait cr\u00e9er deux antonomases : il y a r\u00e9ussi. Don Quichotte et Sancho Pan\u00e7a sont non seulement ses doubles, mais ceux de ses lecteurs, les n\u00f4tres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est vraisemblable que l&rsquo;ouvrage a circul\u00e9 sous une forme manuscrite ou a \u00e9t\u00e9 lu, du moins en partie, d\u00e8s 1604. 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