{"id":6310,"date":"2015-04-15T16:57:57","date_gmt":"2015-04-15T15:57:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=6310"},"modified":"2016-06-05T12:35:11","modified_gmt":"2016-06-05T11:35:11","slug":"colloque-international-de-livrescq-psycho-pathologie-revee-dun-critique-litteraire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/colloque-international-de-livrescq-psycho-pathologie-revee-dun-critique-litteraire\/","title":{"rendered":"Fr\u00e9d\u00e9ric Ferney: Psycho-pathologie r\u00eav\u00e9e d\u2019un critique litt\u00e9raire"},"content":{"rendered":"<p><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-medium wp-image-6311\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/xxx-171x300.jpg\" alt=\"xxx\" width=\"171\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/xxx-171x300.jpg 171w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/xxx-768x1347.jpg 768w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/xxx-584x1024.jpg 584w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/06\/xxx.jpg 1760w\" sizes=\"auto, (max-width: 171px) 100vw, 171px\" \/>Introduction<\/strong><br \/>\nQui suis-je ? Ou plut\u00f4t : o\u00f9 suis-je ? D\u2019o\u00f9 est-ce je parle ? Quelle est ma position dans le champ litt\u00e9raire critique ?&#8230; Pour moi, la critique litt\u00e9raire rel\u00e8ve du discours amoureux ; ce n\u2019est pas une science, c\u2019est une mati\u00e8re o\u00f9 il entre plus de passion que de science, et peut-\u00eatre plus de ressentiment que d\u2019amour. Je peux en parler en tant qu\u2019acteur, t\u00e9moin ou victime (car il m\u2019est arriv\u00e9 d\u2019\u00e9crire des livres\u2026) mais il m\u2019est difficile d\u2019en faire un objet d\u2019\u00e9tude circonscrit\/d\u00e9limit\u00e9, \u00e9tant moi-m\u00eame \u00e0 la fois dedans et dehors, \u00e9tant en m\u00eame temps celui qui observe et celui qui est observ\u00e9 ! La critique litt\u00e9raire, c\u2019est : de la th\u00e9orie (un peu), de l\u2019\u00e9criture (avant tout), du combat, du plaisir&#8230; Bien avant Balzac (et le dessinateur Daumier), le sujet appelle la satire, le pastiche, la parodie, la caricature, plut\u00f4t que l\u2019investigation ; et l\u2019esquisse, plut\u00f4t que le trait\u00e9. Disons : de la subjectivit\u00e9, ce qui n\u2019emp\u00eache pas de vouloir ici, avec vous, penser la chose.Comme la plupart des critiques litt\u00e9raires, je me lasse vite de tout comprendre (pour ne pas tout d\u00e9tester), je m\u2019efforce d\u2019aimer. Je n\u2019excuse pas leurs erreurs ; je connais leurs d\u00e9faillances, leurs remords, leurs joies; je partage la plupart de leurs illusions ; je ne suis pas exempt de leurs duperies. Je les \u00e9pie parfois comme les soldats fous d\u2019une guerre perdue, \u00e9gar\u00e9s dans la jungle&#8230; Leur combat peut sembler inutile, leur complainte est vaine. Car leur cause est entendue \u2013 et ind\u00e9fendable, n\u2019est-ce pas ?&#8230; Ne parlent-ils pas une langue oubli\u00e9e, une langue morte ? Quelque chose comme de l\u2019\u00e9trusque ou de l\u2019ancien perse !&#8230;Peut-\u00eatre. C\u2019est aussi pourquoi je les d\u00e9chiffre (j\u2019essaye), je les \u00e9coute, je les surveille, et je leur pardonne. S\u2019il s\u2019agit d\u2019\u00e9riger ici un tribunal, je ne serai ni leur avocat, ni leur procureur ; je me mets au rang des accus\u00e9s. Je suis, au mieux, un suspect. Je ne vais pas mentir, je suis dans le s\u00e9rail jusqu\u2019au cou, averti que nous finissons tous par acqu\u00e9rir, en toute sinc\u00e9rit\u00e9, les convictions qui servent nos int\u00e9r\u00eats. Peut-\u00eatre sont-ils devenus, \u00e0 leur insu, les chiens de garde du syst\u00e8me. (Quand je dis \u00abils\u00bb &#8211; j\u2019insiste ! -, c\u2019est un \u00abnous\u00bb qu\u2019il faut entendre \u2013 un \u00abnous\u00bb qui n\u2019est pas que rh\u00e9torique et qui d\u00e9signe une g\u00e9n\u00e9ration (la mienne), des m\u0153urs, une somme de croyances plus ou moins partag\u00e9es). Mais, contrairement \u00e0 beaucoup d\u2019autres, c\u2019est la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019ils adorent et qu\u2019ils croient pouvoir dire, parfois en pr\u00eachant dans le d\u00e9sert ou en s\u2019\u00e9gosillant contre les \u00abmarchands du temple\u00bb\u2026 A force de fr\u00e9quenter des \u00e9crivains, la v\u00e9rit\u00e9 est l\u2019objet au moins imaginaire de leur d\u00e9sir ; ils en savourent le go\u00fbt ancien, m\u00eame refroidi. La preuve, ils adorent conspirer contre eux-m\u00eames, comme je vais le faire ici\u2026<\/p>\n<p><strong>Critique de la fin, fin de la critique ?&#8230;<\/strong><br \/>\nJe ne suis pas sociologue, je ne pr\u00e9tends pas l\u2019\u00eatre, mais comment, aujourd\u2019hui, d\u00e9tacher un discours sur la critique litt\u00e9raire, en France, (je ne sais pas si c\u2019est le cas chez vous, en Alg\u00e9rie) d\u2019une id\u00e9ologie du d\u00e9clin qui affecte globalement l\u2019\u00e9conomie, la soci\u00e9t\u00e9, la culture \u2013 et qui s\u2019expose sans rel\u00e2che dans les m\u00e9dias ? De quoi s\u2019agit-il ? Je voudrais d\u2019abord d\u00e9finir le contexte dans lequel notre m\u00e9tier s\u2019exerce, le climat g\u00e9n\u00e9ral, qui nous environne et qui nous affecte.Je r\u00e9sume. Crise de l\u2019Occident, fin de l\u2019Histoire, mort de la Litt\u00e9rature \u2013 personne n\u2019\u00e9chappe, en France, \u00e0 cette dramaturgie de l\u2019ultime, \u00e0 ce grand r\u00e9cit final et funeste qui ne cesse d\u2019enfler dans les m\u00e9dias et dans les consciences. Je ne nie pas sa part de r\u00e9alit\u00e9 mais je m\u2019interroge : n\u2019estce pas devenu d\u00e9sormais un lieu commun, assorti de slogans un peu vides, qui p\u00e8sent sur tout effort de la pens\u00e9e ? Comme si on se contentait, faute de cl\u00e9s, faute d\u2019une id\u00e9e de l\u2019avenir, faute de nouveaux paradigmes, d\u2019agiter en ch\u0153ur les grelots de la postmodernit\u00e9 tardive !&#8230; Critique de la crise, crise\u00a0de la critique \u2013\u00e0 entendre certains, tout fout le camp, c\u2019est la fin des haricots, nous sommes d\u00e9j\u00e0 morts !&#8230; A l\u2019origine, on pr\u00e9f\u00e8re l\u2019oublier, c\u2019est le m\u00eame mot\u2013 du grec krisis, \u00abrupture, d\u00e9cision, jugement\u00bb. C\u2019est ce sens-l\u00e0 qui m\u2019int\u00e9resse. La crise, c\u2019est aussi le \u00abmoment d\u00e9cisif\u00bb, encore incertain, souvent douloureux, mais qui peut se r\u00e9v\u00e9ler source de profit &#8211; les sp\u00e9culateurs le savent, qu\u2019ils soient gens de finance, gourous ou politiciens ! Un autre mot m\u2019importe : responsabilit\u00e9 \u2013 sponsio, spondere, en latin, \u00abse porter garant, promettre, s\u2019engager\u00bb. Etre responsable, c\u2019est r\u00e9pondre\u2013 \u00abr\u00e9pondre pr\u00e9sent\u00bb, comme disent les footballeurs apr\u00e8s un match engag\u00e9. Le critique est, lui aussi, dans l\u2019obligation de cette pr\u00e9sence, \u00e0 soi et \u00e0 autrui, qui ignore pourquoi et de quoi elle doit r\u00e9pondre\u2026 On peut se poser plus simplement la question, quand on est journaliste: qu\u2019est-ce qui se cache sous le mot aujourd\u2019hui ? Par exemple : savonsnous encore admirer (ou bl\u00e2mer)? O\u00f9 qu\u2019on soit, en France \u2013est-ce aussi le cas en Alg\u00e9rie ?\u2013, il semble qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re protester, retentir, ricaner, r\u00e9clamer, ou\u2026 tweeter. Rien de mieux \u00e0 cet effet que la caricature, la parodie, la d\u00e9rision. A l\u2019info se substitue le buzz, cette forme mondialis\u00e9e, virale, de la rumeur (et de la calomnie). Nous ne pratiquons plus l\u2019apologie que sous une forme ironique, publicitaire ou paradoxale. La v\u00e9rit\u00e9? Dans les m\u00e9dias, on appelle cela : la visibilit\u00e9 (ou la transparence). Aujourd\u2019hui, plus c\u2019est bas, plus c\u2019est dr\u00f4le, et plus c\u2019est d\u00e9gueulasse, plus c\u2019est vrai ! Au choix: l\u2019esclaffement ou la flatterie. Avec cela, l\u2019\u00e9loge de l\u2019apocalypse prolif\u00e8re \u2013 le mot a perdu son sens originel de \u00abr\u00e9v\u00e9lation\u00bb et ressortit au vocabulaire du marketing. D\u00e8s lors, la critique litt\u00e9raire a-t-elle encore un sens ? Et la litt\u00e9rature ? M\u00e9ritentt-elles seulement qu\u2019on s\u2019interroge encore \u00e0 leur endroit ?&#8230; Aujourd\u2019hui, en France, vivre, aimer, produire ou cr\u00e9er, c\u2019est subir une crise, comme on re\u00e7oit la fess\u00e9e ! Estce parce que la \u00abd\u00e9mocratie\u00bb repr\u00e9sente une \u00abmenace pour la litt\u00e9rature\u00bb comme l\u2019avaient proph\u00e9tis\u00e9 en Am\u00e9rique Henry James et Tocqueville ? Il suffit pour s\u2019en convaincre de relire, par exemple, le roman Les Bostoniennes dans lequel l\u2019Am\u00e9ricain Henry James d\u00e9crit \u00abl\u2019extraordinaire basculement d\u2019un monde gagn\u00e9 \u00e0 la fois par la banalit\u00e9 esth\u00e9tique et la m\u00e9diocrit\u00e9 morale, et durci par l\u2019\u00e2pret\u00e9 des rapports humains\u00bb (Mona Ozouf). Le n\u00f4tre d\u00e9j\u00e0 ?&#8230; Pour James, ce qui brouille la distinction entre l\u2019espace priv\u00e9 et l\u2019espace public, ce qui fait que les \u00eatres sont livr\u00e9s sans r\u00e9mission au \u00absouci exclusif de produire\u00bb et \u00e0 \u00abl\u2019exhibition de la publicit\u00e9\u00bb, sous pr\u00e9texte de s\u2019affranchir des conventions et des tabous, c\u2019est : la d\u00e9mocratie ! Et ici, en Alg\u00e9rie, les choses \u00e9tant ce qu\u2019elles sont, ditesmoi, \u00e7a se passe comment ?&#8230;Est-ce si diff\u00e9rent ?&#8230; Le monde glac\u00e9 dont James redoute le triste av\u00e8nement ressemble furieusement au n\u00f4tre. Commerce-roi, acquisition fr\u00e9n\u00e9tique des richesses, inculture (non plus honteuse mais agressive), conformisme (travesti en r\u00e9bellion), confusion des r\u00f4les et des comportements, abolition des cat\u00e9gories d\u2019\u00e2ges, de sexe, de classe, de pouvoir\u2026 On ne s\u2019est jamais vu aussi diff\u00e9rents et on n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 autant pareils ! Avec pour cons\u00e9quence un accroissement \u00e9hont\u00e9 des in\u00e9galit\u00e9s et des injustices ! Henry James a pressenti que \u00abla passion de l\u2019\u00e9galit\u00e9\u00bb serait d\u00e9sastreuse pour l\u2019art et la litt\u00e9rature, \u00e9litistes et hi\u00e9rarchiques par essence. Car non seulement l\u2019id\u00e9al \u00e9galitaire (selon James) m\u00e9prise l\u2019excellence mais il tend \u00e0 refuser toute hi\u00e9rarchie entre les \u0153uvres, et m\u00eame \u00e0 faire dispara\u00eetre toute distinction entre le texte et le commentaire, en soup\u00e7onnant (ou en ridiculisant) ce qu\u2019en peut dire l\u2019auteur. La mort de l\u2019auteur n\u2019est-elle pas inscrite d\u00e8s lors dans l\u2019affirmation de l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre toutes les lectures possibles, dans \u00able refus d\u2019un point de vue autoris\u00e9\u00bb ?&#8230; Apr\u00e8s Warhol, apr\u00e8s Debord et Baudrillard \u2013 mais, justement, y a-t-il un apr\u00e8s ?\u2013, on le dira autrement : de nos jours comme jamais, la fashion est partout et l\u2019\u00e9l\u00e9gance rare. Beaucoup de mode mais peu de go\u00fbt : telle est la nervure centrale de ce temps spectaculaire et tentaculaire (\u00abspect(ent)-aculaire\u00bb, comme le dit C\u00e9cile Guilbert) o\u00f9 \u00abl\u2019incessant recyclage de la vieillerie en nouveaut\u00e9 se double de la transmutation de toute marchandise en camelote\u00bb. Autant dire que \u00abla fausse monnaie r\u00e8gne partout\u00bb et que, dans un monde r\u00e9gi exclusivement par la mode, le luxe n\u2019est plus qu\u2019une \u00abinstance hyperbolique de la pacotille\u00bb. Est-ce une crise de \u00abcivilisation\u00bb ? Certains l\u2019affirment : \u00abTransmettre, c\u2019est faire traverser le temps \u00e0 une information, d\u2019hier \u00e0 demain. Communiquer, c\u2019est lui faire traverser l\u2019espace, d\u2019ici \u00e0 l\u00e0-bas. La premi\u00e8re op\u00e9ration est affaire de civilisation ; la seconde, de clic et d\u2019\u00e9cran\u00bb (R\u00e9gis Debray). Qui peut dire le contraire ?Pr\u00e9cisons. On transmet verticalement ; on communique horizontalement. Transmettre, c\u2019\u00e9tait bien ; communiquer, c\u2019est nul !&#8230; Car quand on communique, tout se vaut. Cons\u00e9quence : tout s\u2019avilit, tout s\u2019abaisse. D\u00e8s lors, confront\u00e9s \u00e0 l\u2019abandon flagrant des valeurs attach\u00e9es \u00e0 un monde ancien (et incapables d\u2019en entrevoir de nouvelles), comment distinguer \u00e0 coup s\u00fbr un homme honn\u00eate (ou un honn\u00eate homme) parmi la foule des guetteurs hyst\u00e9riques, des augures, des faux proph\u00e8tes, des tartuffes, des jocrisses ? C\u2019est l\u2019un des probl\u00e8mes.Cette esth\u00e9tique (ou cette id\u00e9ologie) de la fin (qui consiste \u00e0 s\u2019\u00e9mouvoir en frottant son archet parmi des ruines et des temples abandonn\u00e9s) est, on le sait, une posture politique et litt\u00e9raire qui n\u2019est pas neuve \u2013 Joseph de Maistre, Chateaubriand ou Bernanos en offrent des exemples illustres dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise. (Ce sont des \u00e9crivains \u00abr\u00e9actionnaires\u00bb, ce qui, \u00e0 mes yeux, n\u2019est pas une insulte dans les \u00e9poques qui perdent la m\u00e9moire). C\u2019est aussi un mod\u00e8le qui \u00e9choue \u00e0 rendre compte de la r\u00e9alit\u00e9 tout en pr\u00e9tendant en \u00e9puiser le sens \u2013abusivement et subrepticement\u2013, ce qui est le propre d\u2019une id\u00e9ologie. Au vrai, \u00e0 rebours des oraisons fun\u00e8bres et des pires pr\u00e9sages, nul ne pense que la soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9elle soit enti\u00e8rement soumise \u00e0 ce mod\u00e8le mais il nous impr\u00e8gne ; on le reproduit, on le propage malgr\u00e9 soi, inlassablement. (Peut-\u00eatre pour se donner le moyen, en comparant ce qui est \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9, ou ce qui est \u00e0 ce qui devrait \u00eatre, de percevoir comment notre soci\u00e9t\u00e9 fonctionne, de la critiquer ou d\u2019en d\u00e9plorer les d\u00e9faillances, ce qui revient immanquablement \u00e0 s\u2019apitoyer sur soi). Si ce n\u2019est pas, loin de l\u00e0, une singularit\u00e9 fran\u00e7aise, et si ce n\u2019est pas nouveau, cela acquiert aujourd\u2019hui, en France, les accents d\u2019une mode enrag\u00e9e. Est-ce un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00abculturel\u00bb? Oui, ce qui aggrave notre cas. Car, en France, la culture, avec la force d\u2019un mythe national et la persistance d\u2019une institution (dot\u00e9e d\u2019un minist\u00e8re), a longtemps \u00e9t\u00e9 un lien crucial, plus d\u00e9terminant et plus essentiel, que : l\u2019origine ethnique, la religion ou l\u2019argent. Ce n\u2019est plus tout \u00e0 fait vrai, ce sont d\u00e9sormais les \u00e9conomistes qui se chargent de tout expliquer et de tout pr\u00e9dire, comme jadis les th\u00e9ologiens, mais nous adorons rem\u00e2cher les causes perdues \u2013 Dieu, l\u2019Europe, la Gr\u00e8ce, la r\u00e9publique, la monarchie, le madrigal, l\u2019Alg\u00e9rie fran\u00e7aise (je plaisante !). D\u00e8s lors, le critique litt\u00e9raire se retrouve dans la situation infortun\u00e9e d\u2019un Habsbourg si\u00e9geant \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations au lendemain de la Guerre de 14-18 !&#8230; C\u2019est risible. Critique de la fin, fin de la critique. La critique litt\u00e9raire, en France, se pla\u00eet \u00e0 mimer les incantations fourbues que l\u2019\u00e9poque nous inflige. Comment d\u2019ailleurs ne pas s\u2019alarmer si la litt\u00e9rature elle-m\u00eame est condamn\u00e9e, comme certains l\u2019affirment ou le pr\u00e9disent avec emphase?&#8230; \u00c0 en croire les titres et les incipits macabres de leurs ouvrages, la messe est dite ! Quelques exemples, en vrac : Le Cr\u00e9puscule de la culture fran\u00e7aise de Jean-Marie Domenach, L\u2019Adieu \u00e0 la litt\u00e9rature de William Marx, Contre Saint-Proust ou la fin de la litt\u00e9rature de Dominique Maingueneau, La Litt\u00e9rature en p\u00e9ril de Tzvetan Todorov, Le Dernier \u00e9crivain et D\u00e9senchantement de la litt\u00e9rature de Richard Millet, Dernier royaume de Pascal Quignard, Premier bilan apr\u00e8s l\u2019Apocalypse de Fr\u00e9d\u00e9ric Beigbeder, etc. A quoi bon \u00e9crire encore des livres ? Les meilleurs auteurs, gagn\u00e9s par une invincible m\u00e9lancolie, semblent adopter la devise de Cyrano de Bergerac : \u00abC\u2019est plus beau quand c\u2019est inutile\u00bb tout en continuant \u00e0 \u00e9crire et \u00e0 se battre, sans illusion : \u00abC\u2019est parce que nous sommes rest\u00e9s tr\u00e8s longtemps s\u00e9dentaires, r\u00eaveurs ou insurg\u00e9s, provinciaux, dans un univers mal d\u00e9senchant\u00e9, que les livres furent ins\u00e9parablement, pour nous, r\u00e9v\u00e9lation et d\u00e9livrance. Comment la jeunesse d\u2019aujourd\u2019hui s\u2019y retrouverait-elle ? C\u2019est d\u2019un univers soudain r\u00e9volu qu\u2019ils parlent et celui qui l\u2019a supplant\u00e9 affiche ouvertement son offre et ses pr\u00e9tentions. Pour ces diverses raisons, qui ne tiennent pas \u00e0 la litt\u00e9rature ni \u00e0 son enseignement mais au cours des choses, \u00e0 la conversion d\u2019une vieille nation \u00e0 la culture n\u00e9o-lib\u00e9rale, je nourris quelques inqui\u00e9tudes non seulement sur l\u2019enseignement de la langue et de la litt\u00e9rature, mais sur leur existence future\u00bb, \u00e9crit Pierre Bergounioux. D\u2019o\u00f9 la question : la litt\u00e9rature n\u2019est-elle devenue qu\u2019un loisir, parmi d\u2019autres ? Faut-il en parler comme d\u2019un vin dont on aurait oubli\u00e9 le nom ?&#8230; Et cette question en appelle une autre : sommes-nous \u2013 nous, Fran\u00e7ais \u2013 si lucides parce que nous sommes vaincus ?&#8230; Par temp\u00e9rament, je suis tent\u00e9, je ne vous le cache pas, de questionner ici cette insistance unanime. Tous ces discours de Cassandre qui proclament la fin de la litt\u00e9rature &#8211; fond\u00e9s sur des mod\u00e8les classiques et des r\u00e9f\u00e9rences ancestrales, c&rsquo;est-\u00e0dire sur des souvenirs transform\u00e9s en regrets \u2013 me paraissent suspects, et dangereux, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils sont unanimes. Par instinct, par go\u00fbt, je suis tent\u00e9 de r\u00e9sister \u00e0 la nostalgie \u2013 c\u2019\u00e9tait mieux avant ! \u2013 et \u00e0 la lamentation \u2013 mon Dieu, c\u2019est affreux, ce qui nous arrive ! Je crois n\u00e9cessaire de lutter contre l\u2019affliction et la morosit\u00e9 sans c\u00e9der \u00e0 la panique g\u00e9n\u00e9rale, sans illusions, sachant que \u00abnos engagements et nos passions, nos v\u00e9rit\u00e9s et nos mensonges sont \u00e0 la fois des chemins qui nous m\u00e8nent aux \u0153uvres et des obstacles qui nous en interdisent l\u2019acc\u00e8s\u00bb (comme le disait mon ma\u00eetre Richard Marienstras). Ce n\u2019est pas gagn\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Situation de la critique en France aujourd\u2019hui<\/strong><br \/>\n\u00abTrouver son salut en continuant de s\u2019en remettre aux histoires partag\u00e9es pour comprendre le monde\u00bb, lisait-on dans une page du Monde des Livres (20 septembre 2013), consacr\u00e9e \u00e0 trois romans de la rentr\u00e9e litt\u00e9raire (G\u00e9n\u00e9ration A de Douglas Copland, Faber. Le destructeur de Tristan Garcia et Immortelles de Laure Adler). Cela, c\u2019est ce que croient ou veulent croire encore la plupart de ceux qui publient des oeuvres litt\u00e9raires et de ceux qui en lisent \u2013 fussent-ils las et d\u00e9prim\u00e9s ! \u2013, puisque, bon an, mal an, ils s\u2019obstinent, ils pers\u00e9v\u00e8rent. Pourtant, pour une majorit\u00e9 de Fran\u00e7ais, notamment la g\u00e9n\u00e9ration des 15-25 ans, cette phrase est devenue (presque) incompr\u00e9hensible. De quoi\u00a0leur parle-t-on ? \u00abTrouver son salut en continuant de s\u2019en remettre aux histoires partag\u00e9es pour comprendre le monde !\u2026\u00bb Ca veut dire quoi ?&#8230; Cette confiance illimit\u00e9e dans le pouvoir souverain de la litt\u00e9rature, ce magist\u00e8re implicite, ce credo, qui en gros a eu cours en France de Montaigne \u00e0 Roland Barthes, la majorit\u00e9 des Fran\u00e7ais l\u2019ont, semble-t-il, perdu en m\u00eame temps qu\u2019une certaine id\u00e9e de la culture \u2013 r\u00e9put\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale, universelle, fran\u00e7aise, \u00e9crite, m\u00e9morable \u2013 perdait sa signification dans le champ social, notamment \u00e9ducatif. Ce qui a chang\u00e9 ? Notre acc\u00e8s au savoir, notre rapport au temps et \u00e0 l\u2019histoire, notre place dans le monde, notre id\u00e9e de l\u2019homme. Rien que \u00e7a !&#8230; \u00abL\u2019\u0153uvre d\u2019un \u00e9crivain, pass\u00e9 l\u2019\u00e8re classique, s\u2019installe de moins en moins dans la dur\u00e9e comme un absolu, de plus en plus comme un \u00e9tat temporaire ou un garant, qu\u2019on r\u00e9active occasionnellement pour les besoins de l\u2019\u00abid\u00e9ologie dominante\u00bb ou de la technique litt\u00e9raire du jour, observait Julien Gracq dans les Carnets du grand chemin. Ce que nous appelons immortalit\u00e9 n\u2019est le plus souvent qu\u2019une continuit\u00e9 minimale d\u2019existence en biblioth\u00e8que, capable d\u2019\u00eatre remobilis\u00e9e par moments, pour cautionner la mode ou l\u2019humeur litt\u00e9raire\u00bb. Avec d\u2019autres armes, Eric Loret, journaliste et critique \u00e0 Lib\u00e9ration, enfonce le clou au cours d\u2019un s\u00e9minaire intitul\u00e9 \u00abLa critique impossible?\u00bb \u00e0 l\u2019Institut Fran\u00e7ais de Presse en 2011 : \u00abOn pourrait d\u00e9plorer la part de plus en plus r\u00e9duite de la critique, la guerre que lui m\u00e8nent les lecteurs comme les patrons de presse. Un quotidien qui aujourd&rsquo;hui veut survivre n&rsquo;a semble-t-il pas de pire ennemi \u00e9conomique que la critique. Ce n&rsquo;est cependant pas au nom de l&rsquo;\u00e9conomie qu&rsquo;on reproche \u00e0 cette critique son existence, mais au nom de la politique, au nom de la d\u00e9mocratie identifi\u00e9e au lib\u00e9ralisme. La critique serait \u00e9litiste : elle ne parle pas de ce dont tout le monde parle ni de la fa\u00e7on dont tout le monde en parle, sans qu&rsquo;on sache toutefois ce que recouvre politiquement ce tout le monde\u00bb. Elle serait \u00abformaliste\u00bb\u2026 En somme, (si vous me permettez l\u2019expression) \u00abelle pinaille quant au r\u00e9el\u00bb\u2026La faute \u00e0 qui ? Interrogeons-nous plut\u00f4t : la litt\u00e9rature est-elle devenue vraiment un vestige, une persistance, une nostalgie ?&#8230; Les \u00e9tudes classiques \u2013les humanit\u00e9s, comme on ne dit plus\u2013 sont en voie d\u2019abandon. \u00abLes facult\u00e9s des lettres et de langues se d\u00e9labrent \u00e0 grande vitesse, les classes litt\u00e9raires des lyc\u00e9es sont en chute libre, note Claude Burgelin. Au-del\u00e0, ce sont les pratiques m\u00eames de lecture qui semblent atteintes. Rien de surprenant \u00e0 ce que la critique soit un des premiers \u00e9tages de l\u2019\u00e9difice \u00e0 s\u2019\u00e9crouler\u00bb. Outre l\u2019\u00e9cole, un autre relai fait gravement d\u00e9faut : la presse \u00e9crite. (L\u00e0 encore, la France est un peu le mauvais \u00e9l\u00e8ve de l\u2019Europe : les Allemands, les Anglais, les Italiens, les Espagnols ont de meilleurs journaux que les n\u00f4tres). Depuis les ann\u00e9es 60-70, les quotidiens et les hebdomadaires fran\u00e7ais n\u2019ont cess\u00e9 de r\u00e9duire l\u2019espace accord\u00e9 \u00e0 la critique litt\u00e9raire, le rel\u00e9guant parfois sur leur site en ligne comme L\u2019Express ; certains titres sp\u00e9cialis\u00e9s ont disparu (Les Nouvelles Litt\u00e9raires, Les Lettres Fran\u00e7aises), la plupart des autres sont menac\u00e9s, \u00e0 moins d\u2019\u00eatre sous la protection d\u2019un m\u00e9c\u00e8ne, comme La Revue des Deux Mondes. Depuis longtemps, on d\u00e9plore les sottises et la fausset\u00e9 des journaux, bient\u00f4t on d\u00e9plorera plus encore leur absence. \u00abJe me suis \u00e9veill\u00e9 au monde vers le milieu des ann\u00e9es 1960, se souvient Antoine Compagnon, juste au moment o\u00f9 cette critique explosait avec l\u2019arriv\u00e9e des baby-boomers dans les facult\u00e9s, quand elle constituait un attrayant produit d\u2019appel dans un journal, quand La Quinzaine Litt\u00e9raire, Le Magazine Litt\u00e9raire, \u00abLe Monde des Livres\u00bb voyaient le jour. Aujourd\u2019hui, plusieurs quotidiens am\u00e9ricains \u2013 dont le Los Angeles Times et le Washington Post \u2013 ont d\u00e9j\u00e0 supprim\u00e9 leur suppl\u00e9ment du dimanche sur les livres, ou bien s\u2019appr\u00eatent \u00e0 le faire\u00bb. Qu\u2019un journal soit en difficult\u00e9, et ils le sont tous \u00e0 plus ou moins court terme, qu\u2019il doive faire des \u00e9conomies, aussit\u00f4t c\u2019est la section \u00ab culturelle \u00bb, le litt\u00e9raire, qui trinque. Concurrenc\u00e9s par la presse gratuite et Internet, les quotidiens parisiens (et par cons\u00e9quent les pages qu\u2019ils consacraient aux livres) ont perdu 800 000 lecteurs, entre 1997 et 2003 ! La g\u00e9n\u00e9ralisation du haut d\u00e9bit conduit aujourd\u2019hui des millions de lecteurs \u00e0 consulter des sites d\u2019information gratuits plut\u00f4t que des journaux payants : la litt\u00e9rature ne semble pas y \u00eatre le souci principal. Pas plus que dans les journaux \u00e9lectroniques, Rue 89, Bakchich ou Mediapart, qui n\u2019en font pas secret : l\u2019actualit\u00e9 litt\u00e9raire ne figure pas parmi leurs priorit\u00e9s. En attendant, la presse litt\u00e9raire, hier si vivante, se survit p\u00e9niblement ; les conditions de travail des journalistes, et notamment celle des pigistes (sans lesquels tout le syst\u00e8me s\u2019effondrerait) sont de plus en plus pr\u00e9caires.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #ff0000; text-decoration: underline;\">Suite de l\u2019article dans la version papier<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"text-decoration: underline;\"><span style=\"color: #ff0000; text-decoration: underline;\">abonnez-vous \u00e0 L\u2019ivrEscQ<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction Qui suis-je ? Ou plut\u00f4t : o\u00f9 suis-je ? D\u2019o\u00f9 est-ce je parle ? 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