{"id":6470,"date":"2016-07-15T21:42:29","date_gmt":"2016-07-15T20:42:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=6470"},"modified":"2016-12-04T22:07:32","modified_gmt":"2016-12-04T21:07:32","slug":"joseph-andras-refuse-son-prix","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/joseph-andras-refuse-son-prix\/","title":{"rendered":"Joseph Andras refuse son prix"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-medium wp-image-6478\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/qq-281x300.jpg\" alt=\"qq\" width=\"281\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/qq-281x300.jpg 281w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/07\/qq.jpg 544w\" sizes=\"auto, (max-width: 281px) 100vw, 281px\" \/>Le roman s\u2019ach\u00e8ve sur la d\u00e9ca\u00adpitation de Fernand Iveton, dans les poncifs historiques utilis\u00e9s \u00e0 l\u2019envi par les des\u00adcripteurs des condamn\u00e9s \u00e0 mort emmen\u00e9s par les gardiens aux au\u00adrores vers \u00abl\u2019\u00e9tincelante guillotine\u00bb: le tintamarre des prisonniers, le cri salvateur de \u00ab<em>Tahia el djaza\u00efr<\/em>\u00bb, les youyous stridents et p\u00e9n\u00e9trants et, nouveaut\u00e9 scripturaire, l\u2019auteur ac\u00adcompagne la marche \u00abh\u00e9ro\u00efque\u00bb du condamn\u00e9, en arabe dans le texte, de vers du chant patriotique \u00ab<em>min dji\u00adbalina<\/em>\u00bb qui ponctue ainsi le dernier moment du r\u00e9cit, l\u2019enrobant dans un \u00abd\u00e9j\u00e0 entendu\u00bb. La derni\u00e8re phrase laiss\u00e9e en suspension par une virgule, \u00e9vite ainsi le mot attendu, anticip\u00e9 : \u00abIl est cinq heures dix lorsque la t\u00eate de Fernand Iveton, num\u00e9ro d\u2019\u00e9crou 6101, trente ans\u00bb. Le roman aurait pu commencer par cette fin tragique mais l\u2019auteur fait de cette ex\u00e9cution \u00e0 la fois le r\u00e9f\u00e9rent principal de son r\u00e9cit que le lecteur sait mais que, dra\u00admatis\u00e9 (au sens sc\u00e9nique du terme), se prend au hal\u00e8tement du texte qui tend vers cet instant dont il attend pourtant l\u2019issue fatale. Ainsi l\u2019ex\u00e9\u00adcution de Fernand Iveton, une triste v\u00e9rit\u00e9 historique, devient le moteur narratif dynamique, po\u00e9tique de l\u2019\u00e9criture. En effet, la beaut\u00e9 \u2013morbide\u2013 du texte tient dans une double alter\u00adnance. D\u2019abord, le r\u00e9cit est donn\u00e9 \u00e0 lire dans une discontinuit\u00e9 entre les moments qui rel\u00e8vent de l\u2019Histoire, ceux par lesquels Fernand Iveton \u00abse radicalise\u00bb (c\u2019est le mot de l\u2019auteur) dans son action militante en tant que communiste europ\u00e9en, alg\u00e9rien pied-noir, qui \u00e9pouse la cause in\u00add\u00e9pendantiste du FLN et son pas\u00adsage \u00e0 l\u2019action violente, arm\u00e9e ; et, de l\u2019autre, les instants plus longs, con\u00e7us, non pas seulement comme des flash-backs, mais comme des instants de vie intime dans lesquels la biographie du condamn\u00e9 se m\u00e9ta\u00admorphose en une dynamique de vie qui vient se lover, s\u2019incruster, contre\u00addire, humaniser, ralentir, enjoliver, historier l\u2019instant de la guillotine qui est ainsi repouss\u00e9, retard\u00e9, m\u00eame s\u2019il est le r\u00e9f\u00e9rent implicite et expli\u00adcite d\u00e8s l\u2019incipit du roman. Toute la construction formelle et esth\u00e9tique du texte tire son originalit\u00e9 de cette alternance de courts passages entre \u00abl\u2019homme\u00bb et \u00able h\u00e9ros\u00bb, \u00abla vie ordinaire\u00bb et \u00able militant\u00bb, \u00able corps d\u2019amour\u00bb et \u00able corps supplici\u00e9\u00bb, \u00abla beaut\u00e9 de la vie, du soleil m\u00e9diter\u00adran\u00e9en\u00bb et \u00abl\u2019effroyable sentence\u00bb, cr\u00e9ant ainsi, des heurts de styles, des chocs brutaux d\u2019un passage \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une ambiance \u00e0 une autre, d\u2019un temps \u00e0 un autre, conf\u00e9rant au mouvement interne du roman, une succession bris\u00e9e des moments qui s\u2019entrechoquent dans leur proximit\u00e9 graphique et dans leur t\u00e9lescopage savamment men\u00e9 d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du r\u00e9cit dans lequel se c\u00f4toient en se niant, en se d\u00e9chirant, l\u2019un submer\u00adgeant l\u2019autre, et vice-versa, la pl\u00e9\u00adnitude, l\u2019\u00e9nergie, l\u2019allant, la force de vie, la promesse d\u2019un amour passion d\u2019une femme, d\u2019un pays, d\u2019un id\u00e9al et, dans leurs interstices, \u00e0 peine esquiss\u00e9s ou dans leur mouvement qu\u2019on e\u00fbt cru d\u2019\u00e9ternit\u00e9, viennent les d\u00e9chirer, fragmenter, section\u00adner, mutiler, sous l\u2019effet d\u2019une dis\u00adcontinuit\u00e9 des moments du r\u00e9cit, de leur \u00e9clatement, comme sous l\u2019effet d\u2019une explosion. Pas celle des deux bombes de Fer\u00adnand Yveton qui n\u2019ont jamais ex\u00adplos\u00e9, ni donc fait de victimes, mais bien celle de la d\u00e9construction de la vie, d\u2019\u00e9l\u00e9ments biographiques de Fer\u00adnand Iveton mis, en bribes, en frag\u00adments, d\u00e9lin\u00e9aris\u00e9s comme soumis \u00e0 leur interface, celle de l\u2019Histoire. Quel paradoxe, entre autres, entre la sc\u00e8ne dans laquelle Fernand, alors en cong\u00e9 de maladie en France, rencontre sa future femme H\u00e9l\u00e8ne, serveuse dans un caf\u00e9, se sent rena\u00eetre dans son corps, dans cette chambre sans table, sans chaise, rien qu\u2019un lit, se fond en\u00adfin, apr\u00e8s de longs mois dans un res\u00adpect mutuel, r\u00e9fr\u00e9nant leur attirance mutuelle, dans le silence et la suspen\u00adsion du temps, dans sa soie velout\u00e9e, dans \u00ab<em>La l\u00e9zarde sublime dans le mur d\u2019une femme qui s\u2019offre. Elle ferme les yeux et souffle fort. Hal\u00e8te, g\u00e9mit. Etendue sur le dos, les cuisses ouvertes, plaqu\u00e9es contre lui. Il n\u2019a pas \u00f4t\u00e9 son maillot de corps. Ses \u00e9paules nues, ses petits seins secou\u00e9s. Une tache sur l\u2019une des clavicules, il plonge sa t\u00eate dans son cou, avale \u00e0 grands traits son parfum, folie, folie que ce cou-l\u00e0, ses hanches tapent de plus en plus fort au fond de tant de beaut\u00e9.<\/em>\u00bb (pp. 76-77). Le passage qui suit imm\u00e9diatement cet instant de volupt\u00e9, orgasmique, en est la n\u00e9ga\u00adtion : c\u2019est le proc\u00e8s de Fernand Ive\u00adton qui s\u2019ouvre au tribunal militaire. Ce m\u00eame corps de d\u00e9sir fondu dans celui d\u2019H\u00e9l\u00e8ne, dans cette chambre rendue si vaste par l\u2019amour, ce m\u00eame sexe gonfl\u00e9 de vie, ce m\u00eame d\u00e9sir pro\u00adfond et fusionnel, ne sont plus que des membres flageolants, br\u00fbl\u00e9s par la \u00abg\u00e9g\u00e8ne\u00bb. Alors que le temps n\u2019a pas d\u2019heures en cet instant de pl\u00e9nitude entre deux corps, deux \u00e2mes, deux amants qui se d\u00e9couvrent, renaissent dans leur fusion, celui du tribunal est compt\u00e9, lourd, pesant, sinistre, mortel : \u00ab<em>Il n\u2019est pas encore 17 heures. Les juges refont leur entr\u00e9e dans le tribunal. Le pr\u00e9sident Roynard prend la pa\u00adrole: Fernand Iveton, ici pr\u00e9sent, est condamn\u00e9 \u00e0 la peine capitale. Le ver\u00addict tombe comme le couperet qu\u2019on lui promet<\/em>.\u00bb (p. 78). Les deux sc\u00e8nes, isol\u00e9es l\u2019une de l\u2019autre, n\u2019auraient eu, sans leur proximit\u00e9 narrative choquante et bouleversante, aucun effet ou int\u00e9r\u00eat dramaturgique sur le lecteur friand de ces paradoxes qui trouve mati\u00e8re, par ce ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019enjolivement du drame, \u00e0 aiguiser ses app\u00e9tits sadiques insoup\u00e7onn\u00e9s. L\u00e0 ou l\u2019Histoire est t\u00eatue dans ses faits obtus, carr\u00e9s, froids et obtus, la litt\u00e9rature les transforme en ma\u00adti\u00e8re molle, p\u00e9trissable, nourrici\u00e8re de fantasmes d\u00e9cuplant la trag\u00e9die, l\u2019irradiant dans sa reconstruction ro\u00admanesque, aux seules fins, sans doute inavou\u00e9es du romancier, \u2013de conten\u00adter l\u2019imaginaire morbide du lecteur qui trouve jouissance dans cette gr\u00e8ge dichotomie entre un Iveton gorg\u00e9 de vie, de r\u00eaves et d\u2019espoir pour H\u00e9l\u00e8ne et une Alg\u00e9rie ind\u00e9pendante et plurielle et un autre (le m\u00eame?) Iveton qui entend sa sentence de condamnation \u00e0 la peine capitale. La pr\u00e9sence remarqu\u00e9e d\u2019H\u00e9l\u00e8ne, la femme d\u2019Iveton, conf\u00e8re au r\u00e9cit une enveloppe tr\u00e8s sensuelle en m\u00eame temps qu\u2019elle ajoute au drame. L\u2019auteur remonte le temps \u00e0 leur pre\u00admi\u00e8re rencontre dans la Marne o\u00f9 Iveton l\u2019aper\u00e7oit dans un caf\u00e9 o\u00f9 elle \u00e9tait serveuse. Lui est venu de son pays natal, l\u2019Alg\u00e9rie en guerre, pour des soins assez urgents. Il le dit sur un ton de la badinerie \u00e0 H\u00e9l\u00e8ne qui a eu le toupet, elle, de venir le rejoindre dans sa chambre : \u00ab<em>Il n\u2019y a qu\u2019un lit, pas m\u00eame un tabouret, une malle, rien. H\u00e9l\u00e8ne reste debout et Fernand devine sa g\u00eane. \u00a0<\/em><em>Tenez, lance-t-il, aussit\u00f4t pour l\u2019\u00e9carter, je ne vous a pas dit : j\u2019ai re\u00e7u une lettre de l\u2019h\u00f4pital ce midi, ils ont diagnostiqu\u00e9 un petit quelque chose \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, un pou\u00admon qui fait l\u2019int\u00e9ressant, tache d\u2019opacit\u00e9 sur le lobe, vous ne trou\u00advez pas ? H\u00e9l\u00e8ne lui r\u00e9pond qu\u2019il faut prendre tout ceci au s\u00e9rieux\u2026 <\/em>\u00bb (p. 57) H\u00e9l\u00e8ne n\u2019est pas pied-noir comme lui, issue de la France pro\u00adfonde, elle a v\u00e9cu les affres de l\u2019occu\u00adpation allemande et particip\u00e9 \u00e0 un r\u00e9seau de r\u00e9sistance ; elle fait partie de ceux qu\u2019on appelle \u00abLes justes\u00bb en cachant dans sa famille des en\u00adfants juifs sauv\u00e9s de la d\u00e9portation. Fernand en est admiratif et boit ses paroles. Elle lui apprend qu\u2019elle avait \u00e9pous\u00e9 un helv\u00e9tique avec lequel elle a eu un gar\u00e7on, qui au moment de la rencontre, a douze ans. Elle acquiert la nationalit\u00e9 suisse et apr\u00e8s son divorce, elle revient en France. Fernand est rassur\u00e9 par ses examens m\u00e9dicaux. Il invite H\u00e9l\u00e8ne dans un restaurant et l\u2019accompagne \u00e0 Paris o\u00f9 il rend visite \u00e0 son grand-p\u00e8re fier de son communiste de petit-fils.Lors du diner familial, Fernand parle de ses engagements politiques en tant que communiste convaincu du combat de l\u2019Alg\u00e9rie pour son ind\u00e9pendance dans une optique ca\u00admusienne, dans un id\u00e9al d\u2019un vivre ensemble de toutes les communau\u00adt\u00e9s qui aspirent \u00e0 la paix, dans un respect mutuel. Cet \u00e9pisode semble quelque peu artificiel dans la mesure o\u00f9 l\u2019auteur semble forcer la dose po\u00adlitico-id\u00e9ologique du parti commu\u00adniste fran\u00e7ais (et du PCA) surpris par l\u2019\u00e9clatement de la r\u00e9bellion ind\u00e9pen\u00addantiste. Fernand, \u00e0 ce moment-l\u00e0, reste un Europ\u00e9en d\u2019Alg\u00e9rie id\u00e9aliste, un \u00ablib\u00e9ral\u00bb revendiquant l\u2019ind\u00e9pen\u00addance de l\u2019Alg\u00e9rie sans violence de part et d\u2019autre. Il lit la presse, <em>Lib\u00e9ra\u00adtion et l\u2019Huma <\/em>mais c\u2019est H\u00e9l\u00e8ne qui occupe son esprit.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><span style=\"color: #ff0000;\"><u>Suite de l\u2019article dans la version papier<\/u><\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><span style=\"color: #ff0000;\"><u>abonnez-vous \u00e0 L\u2019ivrEscQ<\/u><\/span><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le roman s\u2019ach\u00e8ve sur la d\u00e9ca\u00adpitation de Fernand Iveton, dans les poncifs historiques utilis\u00e9s \u00e0 l\u2019envi par les des\u00adcripteurs des condamn\u00e9s \u00e0 mort emmen\u00e9s par les gardiens [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true},"categories":[7,183],"tags":[],"class_list":["post-6470","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-au-fil-des-pages","category-n46"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6470","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6470"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6470\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6479,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6470\/revisions\/6479"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6470"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6470"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6470"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}