{"id":6491,"date":"2016-07-15T00:04:27","date_gmt":"2016-07-14T23:04:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=6491"},"modified":"2016-12-07T00:25:59","modified_gmt":"2016-12-06T23:25:59","slug":"abdelkader-djemai-par-anne-prouteau-et-pierre-masson","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/abdelkader-djemai-par-anne-prouteau-et-pierre-masson\/","title":{"rendered":"Abdelkader Djema\u00ef par Anne Prouteau et Pierre Masson"},"content":{"rendered":"<p><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-medium wp-image-6493\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/AB-219x300.jpg\" alt=\"ab\" width=\"219\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/AB-219x300.jpg 219w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/AB-768x1050.jpg 768w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/AB-749x1024.jpg 749w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/AB-88x120.jpg 88w\" sizes=\"auto, (max-width: 219px) 100vw, 219px\" \/>L\u2019ivrEscQ : Quelle est la figure familiale qui vous a marqu\u00e9 ? <\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><strong>Abdelkader Djema\u00ef : <\/strong>C\u2019est celle de mon grand-p\u00e8re paternel. J\u2019\u00e9tais le seul gar\u00e7on d\u2019une fratrie et il \u00e9tait le plus proche de moi, avec son cos\u00adtume traditionnel, son turban et sa gentillesse. Il ne parlait pas beau\u00adcoup, mais il avait une pr\u00e9sence for\u00admidable. Je l\u2019\u00e9voque notamment dans <em>Zohra sur la terrasse <\/em>\u00e0 travers l\u2019atmosph\u00e8re de l\u2019\u00e9poque, de certains faits et des souvenirs que j\u2019en ai gar\u00add\u00e9s. Je crois que j\u2019ai une m\u00e9moire en noir et blanc, mais pas au sens dra\u00admatique ou nostalgique. J\u2019aime, par exemple, les films des ann\u00e9es 1950, et ceux, que j\u2019ai vu apr\u00e8s l\u2019Ind\u00e9pen\u00addance, entre autres ceux d\u2019Elia Kazan et de Truffaut. Il me semble que le noir et blanc a une tonalit\u00e9 litt\u00e9raire plus grande que la couleur. Mes jeunes ann\u00e9es sont assez pr\u00e9sentes dans mes livres, je vais y puiser des choses ; plus j\u2019avance en \u00e2ge, plus j\u2019y reviens, le r\u00e9troviseur est toujours-l\u00e0. J\u2019ai eu une enfance mat\u00e9riellement difficile, mais combien heureuse sur le plan familial.<\/p>\n<p><strong>L.: Et le grand-p\u00e8re, il faisait quoi dans la vie ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>A.<\/strong><strong>D. : <\/strong>C\u2019\u00e9tait un modeste maqui\u00adgnon. On le retrouve \u00e9galement dans mon premier roman <em>Saison de pierres <\/em>paru en 1986, \u00e0 L\u2019ENAL. Je me souviens des moutons et des ch\u00e8vres qui pi\u00e9tinaient, la nuit, le sol caillouteux de la petite cour. J\u2019ai grandi avec ce c\u00f4t\u00e9 campagnard. A Oran, je suis n\u00e9 en bord de ville ; c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il me suffisait de tra\u00adverser quelques rues pour \u00eatre dans les champs. La campagne, le paysage sont ainsi assez pr\u00e9sents dans ce que je fais.<\/p>\n<p><strong>L.: Le village du grand-p\u00e8re, ce n\u2019est pas \u00e0 Oran ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>A.D. : <\/strong>Les miens sont originaires de la plaine de la M\u2019Lata, \u00e0 une soixan\u00adtaine de kilom\u00e8tres d\u2019Oran. Mon p\u00e8re est n\u00e9 \u00e0 Tafraoui, ma m\u00e8re \u00e0 Oued Sebbah. Leurs parents se sont ins\u00adtall\u00e9s \u00e0 Oran dans les ann\u00e9es 1920. J\u2019appartiens \u00e0 une famille nom\u00adbreuse, avec des tantes, des oncles, des cousins. Parce que je la porte en moi ; cette histoire familiale me semble constitu\u00e9e un bon mat\u00e9riau d\u2019\u00e9criture.<\/p>\n<p><strong>L.: Alliez-vous souvent chez votre grand-p\u00e8re ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00a0A.<\/strong><strong>D. : <\/strong>Oui, je suis n\u00e9 \u00e0 la cit\u00e9 Petit, dans sa maison. Vers 8 ans, on a d\u00e9\u00adm\u00e9nag\u00e9, \u00e0 vingt minutes de chez lui, dans le quartier de Maraval. Ce jour-l\u00e0, mon p\u00e8re avait lou\u00e9 une charrette et m\u2019avait demand\u00e9 de monter \u00e0 l\u2019arri\u00e8re pour surveiller les quelques affaires que nous avions, des couver\u00adtures, des oreillers, un bras\u00e9ro, une me\u00efda, un quinquet et un peu de vais\u00adselle. J\u2019ai encore dans l\u2019oreille le pas du cheval. J\u2019en parle dans S<em>aison de pierres <\/em>et dans <em>Une ville en temps de guerre. <\/em>Mon p\u00e8re avait la bougeotte. A Maraval, on a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 au moins quatre fois et il me fallait trouver de nouveaux copains, heureusement que j\u2019allais \u00e0 la m\u00eame \u00e9cole. Je crois que j\u2019ai gard\u00e9 de cette p\u00e9riode une certaine forme d\u2019errance ; \u00e0 la fin de l\u2019adolescence j\u2019\u00e9tais dehors et dehors est un grand pays, comme disait un po\u00e8te. En 1970, devenu journaliste \u00e0 <em>La R\u00e9publique, <\/em>je d\u00e9couvrais les h\u00f4\u00adtels, l\u2019Alg\u00e9rie et d\u2019autres pays.<\/p>\n<p><strong>L.: Pourquoi d\u00e9m\u00e9nagiez-vous aussi souvent ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>A.D. : <\/strong>Parce qu\u2019on habitait dans des maisons collectives qui r\u00e9unissaient, autour d\u2019une cour, plusieurs familles qui vivaient chacune dans une pi\u00e8ce ou deux. Les hommes frappaient \u00e0 la grande porte d\u2019entr\u00e9e, sur le sol avec leur matraq ou toussaient, pour que les femmes qui se trouvaient dans le haouch qu\u2019ils allaient traverser, entrent dans leur foyer. J\u2019ai rapport\u00e9 cela dans <em>Sable rouge, <\/em>il y a toujours une part d\u2019autobiographie dans mes livres.<\/p>\n<p><strong>L.: Votre p\u00e8re partait parce qu\u2019il y avait eu des histoires ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>A.D. : <\/strong>Des histoires de voisinage, qu\u2019enfant, je ne saisissais pas beau\u00adcoup. Mon p\u00e8re a fait plusieurs petits m\u00e9tiers, notamment manoeuvre et journalier. On \u00e9tait cinq dans une seule pi\u00e8ce. J\u2019\u00e9tais l\u2019a\u00een\u00e9. J\u2019ai tou\u00adjours dans le nez l\u2019odeur du caf\u00e9 que ma m\u00e8re pr\u00e9parait \u00e0 mon p\u00e8re quand il partait \u00e0 5 heures du matin pour chercher du travail. Quand on le voyait revenir vers midi, \u00e7a voulait dire qu\u2019il n\u2019en avait pas trouv\u00e9, que la journ\u00e9e \u00e9tait perdue. Ses rares bulle\u00adtins de salaire ressem\u00adblaient, je me rappelle, \u00e0 des petits rubans de papier.Mes parents ne m\u2019ont jamais impos\u00e9 ce que je devais faire. Comme mon p\u00e8re, j\u2019ai toujours eu le besoin, la volont\u00e9 de travailler, cela ne m\u2019a jamais quitt\u00e9. Quand j\u2019\u00e9cris, j\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre en vacances car j\u2019ai la chance de faire un m\u00e9tier que j\u2019aime. Pour moi, un \u00e9crivain, c\u2019est quelqu\u2019un qui est assis au milieu des autres et qui cherche les mots pour raconter leurs vies, leurs histoires et, bien s\u00fbr, la sienne. Ce n\u2019est pas un joli poisson d\u2019aquarium qui passe toute sa journ\u00e9e \u00e0 tourner en rond et si son propri\u00e9taire ne lui donne pas de graines, il meurt. Il est plut\u00f4t un poisson d\u2019oued, de rivi\u00e8re, de fleuve, de mer, il faut qu\u2019il aille chercher sa nourriture. Je ne sais peut-\u00eatre pas o\u00f9 je vais, mais je crois savoir d\u2019o\u00f9 je viens.<\/p>\n<p><strong>\u00a0L.<\/strong><strong>: Et votre maman ? Comment \u00e9tait-elle ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>A.D. : <\/strong>Elle a \u00e9t\u00e9 admirable : elle avait eu onze enfants dont deux sont morts \u00e0 la naissance ; elle accou\u00adchait \u00e0 la maison, trois jours apr\u00e8s elle nous faisait la cuisine. Je ne l\u2019ai jamais entendue se plaindre. Mon p\u00e8re a souvent \u00e9t\u00e9 malade et avait fait des s\u00e9jours \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. L\u2019un de mes chocs, c\u2019est lorsque, une nuit, elle m\u2019avait r\u00e9veill\u00e9 pour me dire qu\u2019il \u00e9tait en train de mourir. Mes parents m\u2019ont l\u00e2ch\u00e9 les baskets, comme on dit aujourd\u2019hui. Je leur suis rede\u00advable de cela. Cela m\u2019a permis de m\u2019autonomiser ; j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 gagner des sous \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 14 ans. Au cours des vacances scolaires je ven\u00addais des petits trucs. Assis \u00e0 l\u2019arri\u00e8re d\u2019une charrette, j\u2019aidais aussi le vieux Embarek \u00e0 livrer des casiers de limo\u00adnade dans les quartiers, et je visitais la ville comme cela, au pas du cheval. A chaque fin de journ\u00e9e, Embarek me donnait deux bouteilles et un peu d\u2019argent. J\u2019ai \u00e9galement \u00e9t\u00e9 apprenti mitron dans une boulangerie. Avec mes premiers salaires d\u2019enseignant, durant deux ans, dans le primaire, j\u2019ai achet\u00e9 \u00e0 ma m\u00e8re une cuisini\u00e8re, un frigidaire, tout ce qu\u2019elle n\u2019avait pas.<\/p>\n<p><strong>L: Vous avez pass\u00e9 le concours des bourses pour entrer au lyc\u00e9e ?<\/strong><\/p>\n<p><strong>A.D. : <\/strong>Non, il y a eu l\u2019OAS en 61- 62, les \u00e9coles ont \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9es pendant deux ans. Les CRS et les militaires ont occup\u00e9 les \u00e9coles et l\u2019arm\u00e9e avait ins\u00adtall\u00e9 des barbel\u00e9s entre les quartiers alg\u00e9riens et europ\u00e9ens. La ville \u00e9tait d\u00e9coup\u00e9e comme une past\u00e8que. Les jeunes essayaient de s\u2019occuper et les adultes se d\u00e9brouillaient pour sur\u00advivre. ll y avait une tension dans les quartiers, la solidarit\u00e9 s\u2019organisait. \u00c0 l\u2019ind\u00e9pendance, le 5 juillet (je n\u2019avais pas encore quatorze ans) on nous a recycl\u00e9s et j\u2019ai continu\u00e9 ma scolarit\u00e9. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, j\u2019ai eu le Certificat d\u2019\u00e9tudes. Apr\u00e8s le lyc\u00e9e, j\u2019ai com\u00admenc\u00e9 \u00e0 faire des \u00e9tudes de lettres \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Es-S\u00e9nia, mais d\u2019une mani\u00e8re discontinue, presque fan\u00adtomatique parce que j\u2019\u00e9tais accapar\u00e9 par le journalisme, les places \u00e9taient ch\u00e8res et il fallait aider mes parents. Dans mon roman <em>Une ville en temps de guerre, <\/em>il y a l\u2019histoire du fourgon de la morgue de l\u2019h\u00f4pital d\u2019Oran : nous nous \u00e9tions refugi\u00e9s \u00e0 la cit\u00e9 Petit, et le fils a\u00een\u00e9 de ma tante avait \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9 par l\u2019OAS. Son cadavre avait \u00e9t\u00e9 transport\u00e9 \u00e0 la morgue, elle y allait chaque jour pour essayer de r\u00e9cup\u00e9rer sa d\u00e9pouille. Mais en vain. Elle demanda alors \u00e0 ma m\u00e8re d\u2019aller au cimeti\u00e8re d\u2019A\u00efn-Be\u00efda pour attendre le fourgon. Pen\u00addant une semaine, je l\u2019ai accompagn\u00e9e. Il n\u2019y avait pas de nom sur les cadavres, on ouvrait le linceul pour les reconna\u00eetre. Oran avait tou\u00adjours \u00e9t\u00e9 fasciste. Nous on ne comp\u00adtait pas dans cette ville qui \u00e9tait la la plus catholique, la plus antis\u00e9mite de la colonie, l\u2019extr\u00eame-droite \u00e9tait flo\u00adrissante et l\u2019OAS y avait trouv\u00e9 son royaume. Je le rappelle dans mon dernier roman paru cette ann\u00e9e au Seuil <em>La vie (presque) vraie de l\u2019abb\u00e9 Lambert. <\/em>Je suis parti sur les traces de ce pr\u00eatre d\u00e9froqu\u00e9, amateur d\u2019ani\u00adsette et de femmes, \u00e0 Villefranche-sur-Mer, sa ville natale, \u00e0 Saint-Flour o\u00f9 il a fait son s\u00e9minaire, \u00e0 Seilh, pr\u00e8s de Toulouse o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 cur\u00e9. Le gouverneur g\u00e9n\u00e9ral d\u2019Alg\u00e9rie le sol\u00adlicite, en 1930, pour venir en Alg\u00e9rie parce qu\u2019il avait la r\u00e9putation d\u2019\u00eatre un grand sourcier. A pr\u00e8s avoir pros\u00adpect\u00e9 dans les r\u00e9gions d\u2019Alger, de Constantine et des Hauts Plateaux, il d\u00e9barque \u00e0 Oran o\u00f9 l\u2019eau est sau\u00adm\u00e2tre. En 1934, il finit par en devenir le maire jusqu\u2019en 1941. Toujours v\u00eatu de sa soutane et portant le casque colonial, Franco, Mussolini et Hit\u00adler composaient sa sainte trinit\u00e9. Un personnage int\u00e9ressant en regard de l\u2019utilisation de la religion \u00e0 des fins id\u00e9ologiques et racistes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff0000;\"><u>Suite de l\u2019article dans la version papier<\/u><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff0000;\"><u>abonnez-vous \u00e0 L\u2019ivrEscQ<\/u><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019ivrEscQ : Quelle est la figure familiale qui vous a marqu\u00e9 ? \u00a0Abdelkader Djema\u00ef : C\u2019est celle de mon grand-p\u00e8re paternel. 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