{"id":6718,"date":"2017-06-15T15:35:28","date_gmt":"2017-06-15T14:35:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=6718"},"modified":"2017-11-29T16:11:54","modified_gmt":"2017-11-29T15:11:54","slug":"dany-laferriere-discours-de-reception-celui-qui-remplacera-a-lacademie-francaise-hector-bianciotti","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/dany-laferriere-discours-de-reception-celui-qui-remplacera-a-lacademie-francaise-hector-bianciotti\/","title":{"rendered":"Dany Laferri\u00e8re Discours de r\u00e9ception \u00ab\u00a0Celui qui remplacera \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise Hector Bianciotti\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><strong><b><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-medium wp-image-6719\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/Livrescq-49-Final-14-280x300.jpg\" alt=\"Livrescq 49-Final-14\" width=\"280\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/Livrescq-49-Final-14-280x300.jpg 280w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/Livrescq-49-Final-14-768x823.jpg 768w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/Livrescq-49-Final-14.jpg 831w\" sizes=\"auto, (max-width: 280px) 100vw, 280px\" \/>Mesdames et Messieurs de l\u2019Acad\u00e9mie, <\/b><\/strong><\/p>\n<p>Permettez que je vous relate mon unique rencontre avec Hector Bianciotti, celui auquel je succ\u00e8de au fauteuil num\u00e9ro 2 de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. D\u2019abord une longue digression \u2013il y en aura d\u2019autres durant ce dis-cours en forme de r\u00e9cit, mais ne vous inqui\u00e9tez pas trop de cette vieille ruse de conteur, on se retrouvera \u00e0 chaque clairi\u00e8re. C\u2019est Legba qui m\u2019a permis de retracer Hector Bianciotti disparu sous nos yeux ahuris durant l\u2019\u00e9t\u00e9 2012. Legba, ce dieu du panth\u00e9on vaudou dont on voit la silhouette dans la plupart de mes romans. Sur l\u2019\u00e9p\u00e9e que je porte aujourd\u2019hui il est pr\u00e9sent par son V\u00e8v\u00e8, un dessin qui lui est associ\u00e9. Ce Legba permet \u00e0 un mortel de passer du monde visible au monde invisible, puis de revenir au monde visible. C\u2019est donc le dieu des \u00e9crivains. Ce 12 d\u00e9cembre 2013 j\u2019ai voulu \u00eatre en Ha\u00efti, sur cette terre bless\u00e9e, pour apprendre la nouvelle de mon \u00e9lection \u00e0 la plus prestigieuse institution litt\u00e9raire du monde. J\u2019ai voulu \u00eatre dans ce pays o\u00f9 apr\u00e8s une effroyable guerre coloniale on a mis la France esclavagiste d\u2019alors \u00e0 la porte tout en gardant sa langue. Ces guerriers n\u2019avaient rien contre une langue qui parlait parfois de r\u00e9volution, souvent de libert\u00e9. Ce jour-l\u00e0 un homme crois\u00e9 \u00e0 Port-au-Prince, peut-\u00eatre Legba, m\u2019a questionn\u00e9 au sujet de l\u2019immortalit\u00e9 des acad\u00e9miciens. Il semblait d\u00e9\u00e7u de m\u2019entendre dire que c\u2019est la langue qui traverse le temps et non l\u2019individu qui la parle, mais que cette langue ne perdurera que si elle est parl\u00e9e par un assez grand nombre de gens. Il est parti en murmurant : <em><i>\u00abAh, toujours des mots\u00bb <\/i><\/em>C\u2019est qu\u2019en Ha\u00efti on croit savoir des choses \u00e0 propos de la mort que d\u2019autres peuples ignorent. La mort est l\u00e0-bas plus mystique que myst\u00e9rieuse. <em><i>Ici, on se souvient d\u2019Hector Bianciotti comme d\u2019un homme g\u00e9n\u00e9reux, \u00e9l\u00e9gant et cultiv\u00e9. Trois qualificatifs qui reviennent d\u00e8s qu\u2019on apprend quelque part que j\u2019entre \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. <\/i><\/em>\u00abAu fauteuil de qui?\u00bb \u00abHector Bianciotti.\u00bb \u00abAh, me r\u00e9pond-on, vous \u00eates chanceux ! \u00c7a va <em><i>\u00eatre facile d\u2019en dire du bien. C\u2019est un bon \u00e9crivain et un homme courtois.\u00bb <\/i><\/em>J\u2019entends ces commentaires louangeurs \u00e0 Port-au-Prince, \u00e0 Bruxelles, \u00e0 Montr\u00e9al et surtout \u00e0 Paris. On vient g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 une pareille c\u00e9r\u00e9monie pour f\u00eater le nouvel \u00e9lu, mais beaucoup de gens sont ici ce soir pour entendre ce que j\u2019ai \u00e0 dire \u00e0 propos d\u2019Hector Bianciotti. Passerai-je l\u2019examen ? Au lieu de compara\u00eetre devant vous, je vais plut\u00f4t voir l\u2019\u00e9crivain fran\u00e7ais venu d\u2019Argentine afin de comprendre cet \u00e9trange hasard qui nous a r\u00e9unis sur ce fauteuil.<\/p>\n<p>Comme dans un roman de Proust qu\u2019il ne nomme pas souvent, lui pr\u00e9-f\u00e9rant Alberto Savinio, mais dont la grande ombre s\u2019\u00e9tend sur son oeuvre, on remarque chez Bianciotti l\u2019incessant exercice de m\u00e9moire o\u00f9 les d\u00e9-tails s\u2019accumulent et les analyses se bousculent jusqu\u2019\u00e0 couvrir parfois la musique intime qui relie les visages aux paysages. Une demi-douzaine de th\u00e8mes reviennent presque \u00e0 chaque livre : la ferme du p\u00e8re, la monotone pampa dont il a tir\u00e9 des sons plus proches de la musique classique que de la <em><i>milonga <\/i><\/em>locale, une famille fellinienne, en fait plus proche de Kusturica que de Fellini, avec de gros plans comme ceux sur la grand-m\u00e8re qui montrent un go\u00fbt certain pour le cin\u00e9ma, les d\u00e9parts toujours pr\u00e9cipit\u00e9s, l\u2019errance dans les grandes villes, le retour avec son cort\u00e8ge d\u2019\u00e9motions confuses, le temps circulaire qui appelle ces \u00e9tourdissantes r\u00e9p\u00e9titions, tout cela fait penser \u00e0 un enfant qui refuse de descendre du man\u00e8ge mal-gr\u00e9 une peur croissante. Sa curiosit\u00e9 insatiable et son sens aigu des d\u00e9tails signalent une nature inqui\u00e8te et fi\u00e9vreuse. L\u2019emploi impr\u00e9visible qu\u2019il fait de l\u2019adjectif dans une phrase par ailleurs classique rappelle Borges.<\/p>\n<p>C\u2019est cet homme \u00e9l\u00e9gant jusqu\u2019au bout des ongles qui m\u2019a donn\u00e9 rendez-vous au Grand Splendide, un h\u00f4tel que je croyais luxueux mais qui se r\u00e9v\u00e8le <em><i>\u00abde troisi\u00e8me cat\u00e9gorie, selon une appellation bienveillante, mais en r\u00e9alit\u00e9 sinon du dernier tout au plus d\u2019avant-dernier ordre\u00bb. <\/i><\/em>On peut lire cette note dans <em><i>Le Trait\u00e9 des saisons <\/i><\/em>qui fait penser, par le titre au moins, \u00e0 un de ces magazines sur papier glac\u00e9 et parfum\u00e9 qui accorde des \u00e9toiles aux h\u00f4tels, aux villes, aux souvenirs, aux nappes, aux paravents, aux mouches, aux roses et m\u00eame aux oublis. On imagine qu\u2019Hector Bianciotti y publie des chroniques et que la propri\u00e9taire du Grand Splendide ne lui fait pas payer le loyer et les repas en esp\u00e9rant qu\u2019il \u00e9crira un article qui saura redonner du lustre \u00e0 cet h\u00f4tel d\u00e9class\u00e9. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il se terre depuis sa disparition du paysage parisien.<\/p>\n<p>Je le trouve dans la petite biblioth\u00e8que, confortablement install\u00e9 dans un fauteuil recouvert de plastique \u00abd\u2019un rouge chimique\u00bb. Il interrompt sa lecture pour m\u2019accueillir avec un sourire r\u00e9sign\u00e9. Si je rencontre Hector Bianciotti aujourd\u2019hui c\u2019est pour lui faire voir qu\u2019\u00e0 d\u00e9faut d\u2019un successeur plus \u00e9clatant il y a entre nous des liens si solides qu\u2019ils pourraient justifier un tel choix. Si l\u2019\u00e9quipe fran\u00e7aise a gagn\u00e9 la Coupe du monde en 1998 c\u2019est parce que son entra\u00eeneur clairvoyant avait privil\u00e9gi\u00e9 une certaine coh\u00e9sion parmi les joueurs \u00e0 cette collection de stars dont il pouvait disposer. Bianciotti qui vient d\u2019Argentine, un des grands pays du football, ne saurait \u00eatre scandalis\u00e9 par cette comparaison. J\u2019ai un doute car je viens de m\u2019apercevoir qu\u2019il n\u2019y a pas un seul ballon rond dans toute son oeuvre. L\u2019\u00e9crivain qui peut lire aujourd\u2019hui les pens\u00e9es des autres se fend d\u2019un sourire l\u00e9g\u00e8re-ment plus d\u00e9tendu que celui avec le-quel il m\u2019avait accueilli. Puis il d\u00e9pose lentement sur la petite table le livre de Borges sur le bouddhisme qu\u2019il lisait \u00e0 mon arriv\u00e9e. J\u2019allais entrer de plain-pied dans ma plaidoirie quand j\u2019ai vu passer cette silhouette reconnaissable par ses joues gonfl\u00e9es et ce regard las d\u2019un homme qui a travers\u00e9 bien des temp\u00eates. C\u2019est Oscar Wilde. La propri\u00e9taire de l\u2019h\u00f4tel le suit dans l\u2019escalier avec un service \u00e0 th\u00e9 sur un grand cabaret rose. Je jette un regard \u00e0 cet homme pr\u00e9matur\u00e9ment vieilli par un injuste proc\u00e8s de moeurs pour revenir \u00e0 Bianciotti qui m\u2019offre des yeux doux et purs d\u00e9licatement pos\u00e9s sur un visage nu. Ainsi commence la soir\u00e9e avec monsieur Bianciotti. Si j\u2019ai pris du retard dans les pr\u00e9sentations c\u2019est que je suis en compagnie d\u2019un homme qui dispose d\u2019un temps infini, ce qui n\u2019est pas votre cas, j\u2019en tiendrai compte.<\/p>\n<p>Il est ind\u00e9niable que ce fauteuil num\u00e9ro deux que nous partageons a un destin am\u00e9ricain. Borges, votre \u00e9crivain pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, et cela pour de diverses raisons, d\u00e9crit sans ambages les diff\u00e9rences entre l\u2019Am\u00e9rique et l\u2019Europe. Dans <em><i>Enqu\u00eates <\/i><\/em>il nous pr\u00e9sente deux \u00e9crivains aux antipodes. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 Val\u00e9ry, votre Val\u00e9ry tant aim\u00e9, disons plut\u00f4t tant admir\u00e9 car je ne sais pas si on peut aimer Val\u00e9ry, et de l\u2019autre, Walt Whitman. Pour Borges : <em><i>\u00abVal\u00e9ry symbolise d\u2019infinies adresses, mais aussi des scrupules infinis ; Whitman, une vocation de f\u00e9licit\u00e9 presque incoh\u00e9rente mais titanique; Val\u00e9ry personnifie glorieusement les labyrinthes de l\u2019esprit ; Whitman, les interjections du corps. Val\u00e9ry est le symbole de l\u2019Europe et de son d\u00e9li-cat cr\u00e9puscule ; Whitman, celui du matin am\u00e9ricain.\u00bb <\/i><\/em>Si certains points dans ce duel de personnalit\u00e9s vous semblent excessifs, je sais que vous partagez avec moi cette id\u00e9e extravagante qu\u2019un texte bien \u00e9crit contient sa propre v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>J\u2019ai remont\u00e9 le fauteuil num\u00e9ro deux pour trouver \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de grands esprits comme Montesquieu un cer-tain Fran\u00e7ois-Jean de Beauvoir, marquis de Chastellux. Cet intellectuel, ami de Voltaire, \u00e9tait aussi un homme d\u2019une certaine bravoure qui participa \u00e0 la guerre d\u2019Ind\u00e9pendance am\u00e9ricaine sous le commandement du comte de Rochambeau. Permettez que je m\u2019arr\u00eate un moment sur le nom de Rochambeau. Si le p\u00e8re a fait la guerre d\u2019Ind\u00e9pendance am\u00e9ricaine au c\u00f4t\u00e9 de Washington et qu\u2019il est connu comme \u00e9tant le vainqueur de Yorktown, si le p\u00e8re \u00e9tait donc du bon c\u00f4t\u00e9, le fils fut le pire bourreau envoy\u00e9 \u00e0 Saint-Domingue qui de-viendra Ha\u00efti apr\u00e8s la d\u00e9faite de l\u2019arm\u00e9e napol\u00e9onienne \u00e0 Verti\u00e8res. C\u2019est lui, Fran\u00e7ois Donatien Rochambeau, qui fit venir de Cuba des chiens pour chasser les esclaves en fuite. Ah, cher Hector Bianciotti la rencontre de l\u2019Am\u00e9rique et de l\u2019Europe ne fut pas toujours aussi civilis\u00e9e que le face-\u00e0-face de Val\u00e9ry et de Whitman imagin\u00e9 par Borges. Vous-m\u00eame, vous racontez, d\u2019une mani\u00e8re elliptique certes, la condition mis\u00e9rable de ces Indiens qu\u2019on finit par employer comme main-d\u2019oeuvre sur leurs propres terres. On n\u2019a qu\u2019\u00e0 constater cette violence si lourdement pr\u00e9sente dans la vie quotidienne des petits fermiers venus parfois du Pi\u00e9mont pour imaginer le sort r\u00e9serv\u00e9 aux premiers habitants de cette terre.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff0000;\"><strong><u><b>Suite de l\u2019article dans la version papier<\/b><\/u><\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ff0000;\"><strong><u><b>abonnez-vous \u00e0 L\u2019ivrEscQ<\/b><\/u><\/strong><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mesdames et Messieurs de l\u2019Acad\u00e9mie, Permettez que je vous relate mon unique rencontre avec Hector Bianciotti, celui auquel je succ\u00e8de au fauteuil num\u00e9ro 2 de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. 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