{"id":768,"date":"2010-03-15T22:57:46","date_gmt":"2010-03-15T21:57:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/?p=768"},"modified":"2011-02-23T15:34:20","modified_gmt":"2011-02-23T14:34:20","slug":"un-homme-dans-la-tourmente","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/un-homme-dans-la-tourmente\/","title":{"rendered":"Un homme dans la tourmente"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-771\" style=\"margin-left: 5px; margin-right: 5px;\" title=\"mouloud-feraoun-1\" src=\"http:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2010\/03\/mouloud-feraoun-1.jpg\" alt=\"\" width=\"610\" height=\"336\" srcset=\"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2010\/03\/mouloud-feraoun-1.jpg 610w, https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-content\/uploads\/2010\/03\/mouloud-feraoun-1-300x165.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 610px) 100vw, 610px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est bien un homme traqu\u00e9 qui \u00e9crit ces lignes, \u00e0 24 heures de son ex\u00e9cution \u00e0 El-Biar; le 15 mars 1962. \u00abBien s\u00fbr, je ne veux pas mourir, je ne veux absolument pas que mes enfants meurent mais je ne prends aucune pr\u00e9caution particuli\u00e8re en dehors de celles qui depuis une quinzaine de jours sont devenues mes habitudes : limitation des sorties, courses pour acheter \u00ab en gros \u00bb, suppression des visites aux amis ; mais chaque fois que l\u2019un de nous sort, il d\u00e9crit au retour un attentat ou signale une victime\u00bb.<br \/>\nPar pr\u00e9caution, il r\u00e9digeait son Journal \u00absur des cahiers d\u2019\u00e9colier qu\u2019il m\u00ealait aux cahiers des \u00e9l\u00e8ves \u00bb. Il \u00e9tait menac\u00e9 mais \u00abDe toute mani\u00e8re, ces menaces l\u2019incit\u00e8rent \u00e0 agir et \u00e0 t\u00e9moigner\u00bb selon Emmanuel Robl\u00e8s.<br \/>\nLe Journal a \u00e9t\u00e9 scrupuleusement r\u00e9dig\u00e9, jour apr\u00e8s jour, avec cependant des interruptions allant de deux \u00e0 neuf jours. Le 2 novembre 1956, Mouloud Feraoun pr\u00e9cise les enjeux qui l\u2019ont motiv\u00e9 pour \u00e9crire : \u00abVoil\u00e0 un on, je me d\u00e9cidai \u00e0 \u00e9crire mes impressions, Dieu sait que la mati\u00e8re n\u2019a pas manqu\u00e9, mais seulement le coeur, le go\u00fbt, l\u2019entrain. Alors, bien s\u00fbr, je n\u2019ai pas tout not\u00e9. Simplement des rep\u00e8res, afin que plus tard, si la vie est longue, je puisse garder palpable le triste souvenir des ann\u00e9es noires, des jours lugubres&#8230; Tout continue. Et de m\u00eame sans doute, je continuerai \u00e0 tenir ces carnets o\u00f9, en somme, il n\u2019y a que moi avec mon d\u00e9sarroi, mon impuissance et mon irresponsabilit\u00e9&#8230; o\u00f9 il n y aura que moi avec ma peur et ma r\u00e9volte, mon \u00e9go\u00efsme, ma qui\u00e9tude et ma culpabilit\u00e9\u00bb.<br \/>\nIl s\u2019agit bien d\u2019un devoir de m\u00e9moire afin de fixer ces moments historiques, pour la post\u00e9rit\u00e9.Par ce documentaire incontestable, le narrateur d\u2019une grande probit\u00e9 intellectuelle occupe une place privil\u00e9gi\u00e9e d\u2019acteur et de spectateur et n\u2019a qu\u2019une seule pr\u00e9occupation : fixer ces moments douloureux de notre histoire.<br \/>\nLe Journal op\u00e8re une v\u00e9ritable catharsis. Ainsi cette entreprise a donc un double but : exorciser la souffrance et donner une voix, donner la parole \u00e0 son peuple : \u00abJ\u2019ai voulu dire un peu \u00e0 leur place\u00bb. Tout le Journal met l\u2019accent sur la violence coloniale et toutes les tentatives de briser une r\u00e9sistance. La strat\u00e9gie coloniale de destruction, de d\u00e9personnalisation montre que tous les moyens sont utilis\u00e9s, m\u00eame les plus inhumains, les plus innommables, les plus impensables.<br \/>\nMouloud Feraoun tente de restituer cette atmosph\u00e8re de terreur et de d\u00e9shumanisation : Justice exp\u00e9ditive, arbitraire, toitures, incendies, viols ; les \u00e9coles d\u00e9truites, l\u00e8s oliviers coup\u00e9s, blocus pour affamer la population et affaiblir ses capacit\u00e9s de r\u00e9sistance, tueries gratuites d\u2019innocents en signe de repr\u00e9sailles, chantages, ratissages, ratonnades&#8230;<br \/>\nLe romancier met l\u2019accent sur les m\u00e9thodes d\u2019intoxication de la presse, sur les manipulations de toutes sortes, sur le double jeu souvent mortel. Le peuple est las, au bord du d\u00e9sespoir car les tentatives de diviser les communaut\u00e9s ne manquent pas, \u00ables faux t\u00e9moignages pour correspondre \u00e0 l\u2019information officielle\u00bb. La situation sociale se d\u00e9t\u00e9riore. La suspicion gagne les uns et les autres : \u00abPlus d\u2019amis, ni de copains, ni de compatriotes (&#8230;) En somme, les Fran\u00e7ais voudraient que nous nous exterminions mutuellement Nous sommes des idiots. Nous devrions comprendre.\u00bb<br \/>\nQuelquefois, l\u2019auteur c\u00e8de au d\u00e9couragement, d\u00e9nonce l\u2019absurdit\u00e9 du monde : \u00abII vous arrive de vous interroger sur la valeur des mots dont vous ne comprenez pas le sens. Qu\u2019est-ce que la libert\u00e9 ou la dignit\u00e9 ou l\u2019ind\u00e9pendance ? O\u00f9 est la v\u00e9rit\u00e9 ? O\u00f9 est le mensonge ? O\u00f9 est le rem\u00e8de ? \u00bb<br \/>\nII \u00e9crit un peu plus tard : \u00abLa Kabylie est d\u00e9clar\u00e9e zone interdite. (&#8230;) Est-ce par hasard que le monde qui nous voit souffrir n\u2019est pas convaincu que nous soyons des humains ? Il est vrai que nous ne sommes que Musulmans. C\u2019est peut-\u00eatre l\u2019impardonnable crime ? Voil\u00e0 une question que je voudrais poser \u00e0 Sartre, \u00e0 Camus ou Mauriac&#8230; Pourquoi ? oui, Pourquoi ? \u00bb<br \/>\nLe regard de Mouloud Feraoun est celui d\u2019un humaniste. Il dit la difficult\u00e9 d\u2019\u00eatre et de dire dans un contexte de guerre. Mais il a su faire la part du colonialisme et celle de l\u2019amiti\u00e9 vraie, fraternelle : \u00ab Je re\u00e7ois fr\u00e9quemment des lettres de Robl\u00e8s. Dans cette faillite de la camaraderie et de l\u2019amiti\u00e9, la sienne m\u2019est rest\u00e9e fraternelle et enti\u00e8re. Mais Emmanuel Robl\u00e8s n\u2019est pas seulement un ami ou un Fran\u00e7ais. Je ne lui donne aucune patrie car il est de n\u2019importe o\u00f9, c\u2019est-\u00e0-dire exactement de chez moi. Pauvre ami ! Je crois que tu es plus \u00e0 plaindre que moi et ton d\u00e9sarroi d\u2019Alg\u00e9rien non musulman est plus path\u00e9tique que le mien\u00bb. Ce qui est remarquable, chez l&rsquo;\u00e9crivain, c\u2019est sa prise de conscience : il a per\u00e7u la n\u00e9cessit\u00e9 vitale de fixer ces moments de notre Histoire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est bien un homme traqu\u00e9 qui \u00e9crit ces lignes, \u00e0 24 heures de son ex\u00e9cution \u00e0 El-Biar; le 15 mars 1962. \u00abBien s\u00fbr, je ne veux pas [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_is_tweetstorm":false,"jetpack_publicize_feature_enabled":true},"categories":[4,131],"tags":[],"class_list":["post-768","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-dossier","category-n-5"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/768","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=768"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/768\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":770,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/768\/revisions\/770"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=768"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=768"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.livrescq.com\/livrescq\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=768"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}