Malgré l’ambiance festive à L’Épicerie autour de cette aventure pilote du «Dîner littéraire», qui s’est tenue ce samedi 2 mai, nous restons éminemment conscients que le rayonnement livresque demeure en berne.
L’engagement de presque tous laisse à désirer dans le monde des lettres. Et, puisque l’invité d’honneur de cette soirée n’est autre que l’immense talent qu’est Rachid Boudjedra — auteur de Les Contrebandiers de l’histoire — j’ai la ferme conviction que le livre et tout son fief, peuplé de semblants de lecteurs, répondent au cri des contrebandiers du livre, quand on y songe.
Dans son intervention, Rachid Boudjedra — passionné par une faconde ciselée avec l’exigence d’un style d’écriture subversif — déplore la chute du livre. Selon lui, bien que quarante de ses titres aient été traduits en Allemagne, il constate avec regret, d’année en année, que même chez cette puissance littéraire, la chute est particulièrement flagrante. Le monde change à une vitesse vertigineuse, mais que dire de chez nous, où le livre va clopin-clopant, comme « béquillé » ? Allons-nous enfin l’ériger à la hauteur de ce qu’il mérite ? Comme si le temps des talents qui nous subjuguaient, jadis, était has been. D’autant plus qu’aujourd’hui, les algorithmes s’en mêlent en nous modelant des « Neruda » ou des « Dostoïevski » à qui mieux mieux !
Ici, le texte est sondé sous toutes les coutures et n’échappe aucunement à ce rendez-vous où la gastronomie et l’art d’écrire font alliance. Naget Khadda, spécialiste de la littérature algérienne (et épouse de l’immense Mohammed Khadda), est revenue sur les lendemains de notre indépendance où le monde des arts et des lettres était foisonnant. C’est précisément à cette époque que le premier recueil de poésie de Rachid Boudjedra, illustré par les dessins de Mohammed Khadda, a vu le jour (1965). Six décennies traversées par une horloge à remonter le temps.
Naget Khadda a évoqué l’amitié entre ces deux talents, Boudjedra et Khadda. Un rapport fondé sur une communauté de pensée et un engagement esthétique commun. Khadda dans la peinture comme Boudjedra dans l’écrit marquent l’engagement politique par l’aspect esthétique avec une ferme exigence. Une offensive politique et idéologique qui ne se présente pas sous forme de slogans, mais qui est intégrée fondamentalement dans la quête littéraire et artistique. « Je suis passé à la phrase de huit pages. J’ai eu des maîtres comme Proust, la littérature arabe, la philosophie. Subvertir politiquement, subvertir esthétiquement, sinon ce n’est ni l’art d’écrire, ni l’art de peindre…», a souligné l’auteur de La Répudiation.
Lors de cette même soirée, Taos Ameyar, épouse de Kheireddine Ameyar, nous a lu une belle interview que la grande figure du monde de la presse avait consacrée à Rachid Boudjedra (1979). C’était au temps du talent et de l’exigence esthétique dans la presse écrite.
Le dîner a été ponctué par des lectures de textes de Rachid Rezagui (co-organisateur de la soirée) : Achwik, poèmes en arabe, en amazigh et le magnifique texte de Hamid Skif « Écrire ». Une soirée placée sous le signe du goût du palais et du goût livresque. Un grand merci aux présents, sans oublier l’espace L’Épicerie pour son savoir-faire et son équipe, ainsi que le talentueux musicien qui a accompagné, en intermèdes musicaux, ce dîner littéraire.
Nadia SEBKHI Editorialiste — L’ivrEscQ
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