Hier soir, Laurent Gernigon a ressuscité le cri de « La question » d’Henri Alleg, à la bibliothèque du Centre de recherche diocésain (Les Glycines). On aurait entendu un papillon voler tant le public, venu en nombre, était suspendu à l’interprétation du comédien, transporté dans l’époque fatidique qu’a vécue le journaliste Henri Alleg. Presque une heure de performance sans la moindre lassitude dans le monologue de l’artiste. Une scénographie conçue comme une lecture en mouvement, accompagnée de bruits de robinet, de coups, du tremblement saccadé des électrochocs, de cris, d’insultes, de menaces, de chantage… où chaque mot percute fort le spectateur. Une œuvre puissamment dure à encaisser, faisant remonter à la surface les stigmates de la guerre de libération nationale.
Un témoignage historique sur le sol algérien
Rappelons qu’en 1957, en pleine guerre d’Algérie, Henri Alleg, directeur du journal « Alger républicain », est arrêté puis incarcéré à la prison d’Alger. C’est là qu’il écrit clandestinement le récit des sévices endurés lors de son passage au centre d’El Biar, où il dépeint l’abjection et l’humiliation, de la torture infligée par les parachutistes français. C’est « La question », manifeste devenu symbole universel, que Laurent Gernigon porte aujourd’hui sur scène. L’acteur — fils d’une mère polonaise et d’un père breton ayant vécu en Algérie — incarne talentueusement ce témoignage historique, véritable chef-d’œuvre. Sans costume et occupant l’espace de l’interprétation, il se dit très fier de porter un tel récit sur le sol algérien et en France.
Trois questions au comédien
À l’issue de la représentation, trois de mes questions ont été posées au comédien, à savoir : Sa toute première rencontre avec l’écrit (et s’il avait croisé son auteur de son vivant). La possibilité de le jouer dans les établissements scolaires pour dénoncer le système colonial. Les ressentis respectifs des spectateurs des deux rives. Voici ses réponses : « Ma rencontre avec « La question » s’est faite d’abord lorsque j’étais au Lycée français en Algérie. L’œuvre m’avait marqué, je l’avais relue dans les années 1990, alors que j’étais un jeune adulte étudiant en anthropologie. J’y ai repensé dans les années 2003/2004 et j’y ai replongé, cette fois-ci en tant qu’acteur confirmé. Quant à votre question sur l’impact d’un tel texte auprès du public français, on tente parfois de me décourager, surtout au sein des établissements scolaires, en raison de la souffrance qu’Henri Alleg a subie lors de sa torture physique et morale pour avoir fait le choix de l’Algérie contre la politique coloniale de la France. Pourtant, à chaque fois, étonnamment, le public me renvoie beaucoup de ferveur. L’écho est positif. Vous savez, je suis tenace, je ne renonce jamais, et les professeurs des établissements scolaires le perçoivent très bien. La « mémoire de la guerre d’Algérie » fait partie du programme du collège et de la terminale en France. En plus, les élèves qui sont dans la spécialité Histoire étudient cette période ; Henry Alleg y est cité, tout comme Maurice Audin et bien d’autres. En conclusion, en réponse à votre dernière question, aujourd’hui, à Alger, j’ai senti une vive émotion monter en moi, surtout lorsque j’ai entendu le public chanter avec moi Min Djibalina. Et comme mot de la fin, je vous dirais : Tahya Al Djazair ! »
Stopper la folie des hommes
En fait, « La question » marquera longtemps les esprits. La voix d’Henri Alleg restera toujours aussi puissante, que ce soit dans les livres ou dans les interprétations théâtrales. Communiste, fervent défenseur de l’indépendance de l’Algérie, il a subi les horreurs de la torture. Son texte doit être connu, ici et ailleurs, afin de stopper la folie des hommes, de ces êtres « amochés voire enlaidis par la haine », comme le soulignait si bien Henri Alleg.
Nadia SEBKHI Editorialiste — L’ivrEscQ
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