À lui seul, il est une palette de nuances et de tons dans un patrimoine algérien riche. De l’auteur-compositeur au capteur de photos, et du poète-déclameur au poète imagé, il entremêle les arts et les lettres. Ce créateur infatigable, d’une sensibilité rare et profonde, passe d’une langue à une autre, faisant jaillir l’imaginaire tel un chantre de la mémoire. Pour L’ivrEscQ, il lève le voile sur les coulisses de sa création et revient sur ce lien indéfectible unissant rimes, mélodies à l’art visuel.
L’ivrEscQ : À votre actif, on compte plusieurs recueils de poésie : Des mots pour dénoncer les maux préfacé par Jaoudet Guessouma, Jaillissement des mots illustré par Karim Sergoua, Sur le chemin des loups préfacé par Djoher Amhis Ouksel. Cette œuvre se décline en amazigh avec Awal izugger timssal, en darja avec المنام كيف et en français avec Dire pour commencer et finir… Face à cette pluralité de langues, lorsqu’une émotion vous submerge et que le premier vers gicle, quelle langue s’impose en premier ? Le sujet choisit-il sa langue, ou est-ce la musicalité de l’instant qui impose l’amazigh, la darja ou le français ?
Rachid Rezagui : L’inspiration me réveille très souvent au petit matin, bien avant l’aube, elle a déjà établi la langue dans laquelle elle me dictera ses mots en rimes. Le sujet qui naît dans mon cœur se retrouve dans mon esprit et force la porte pour jaillir en vers octosyllabes et rimes croisées. Quand ce moment se présente, des fois je suis fatigué, mais impossible de me rendormir, l’inspiration est tellement forte que je me tire du lit pour déposer les mots sur une feuille de papier. Les mots jaillissent en rimes et se mettent en ordre de quatrains jusqu’à la chute finale. Très souvent et surtout quand l’inspiration déboule en kabyle ou en arabe algérien, une mélodie accompagne le poème. Je suis obligé, dans ce cas, d’enregistrer la mélodie dès qu’elle se présente à mon esprit, sinon je la perds. Depuis ma plus tendre enfance j’écoute de la musique et je chante également. À ce jour, je me réveille tous les matins que Dieu fait, avec un air dans ma tête, et je le chante en adaptant des paroles déjà connues.
L. : Est-ce que le premier jet est traduit dans les autres langues que vous maitrisez ? Ou le poème se suffit-il à sa langue d’origine ? Autrement dit, est-ce que le même poème passe d’une langue à une autre, ou chaque poème reste-t-il ancré dans sa langue initiale ?
R. R. : Mes poèmes restent dans leur identité première. Comme vous le savez, il est presque impossible de traduire fidèlement la poésie. Concernant la langue kabyle, où le mot à lui seul peut donner tout un ensemble d’explications, de sens et de métaphores, on ne peut traduire que le sens du poème. Il est souhaitable, bien entendu, que la poésie voyage à travers la traduction, mais il faudrait que ce travail soit effectué par des personnes, elles-mêmes poètes et qui connaissent bien la langue, la culture et la sociologie du pays dans lequel est né le poème, ainsi que les spécificités littéraires et sociologiques de la langue dans laquelle sera traduit le poème. Ceci est mon humble avis.
L. : Quand on découvre vos poèmes tels que La nuit, Le poète, Les morts, Droits de l’homme ou La culture du mal, sublimés par le génie de Karim Sergoua, on sent que le pari de la beauté artistique est pleinement abouti. Quel regard portez-vous sur ce binôme créatif ? Comment s’est opérée la fusion entre votre verbe et l’univers visuel de Sergoua ?
R. R. : Quand j’avais terminé mon premier recueil Des mots pour dénoncer les maux en 1998, et avant de passer à l’aventure de l’édition, je voulais présenter ma poésie autrement. J’avais réfléchi, alors, à comment faire accompagner ma poésie par un autre art. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de créer le mariage de la poésie et de la peinture. J’avais réalisé quelques tableaux avec Mohamed Larbi Guita et sa femme Samira Hachem. Puis j’avais pensé à Karim Sergoua, artiste plasticien, qui de surcroît, est un enfant de mon quartier et avec lequel je partage beaucoup d’idées et de principes, notamment dans la vision des choses et de l’engagement pour les valeurs que nous portons lui et moi. Avec Karim, le message est vite passé et il a soutenu mon idée. Cependant, Karim Sergoua est un artiste exigeant et dont la liberté ne se négocie pas. Il m’avait demandé de lui remettre le recueil et de lui laisser le temps nécessaire pour la réalisation de la trame esthétique d’interprétation des œuvres poétiques. J’ai respecté avec patience et rigueur ses exigences sans jamais le perturber. Le résultat a été exceptionnel et fabuleux. Les interprétations graphiques de Karim Sergoua ont imprimé à mes trois recueils une complémentarité entre les mots et le signe graphique, dans un mariage éthique-esthétique qui met en exergue les couleurs et les poèmes, ce qui a donné une poésie imagée.
L. : Vous avez produit des poèmes accompagnant des peintures et des portraits de héros de la Révolution algérienne… Pensez-vous que les mots et le visuel vont de pair ? Comment s’est articulée cette combinaison des arts et des lettres, sachant que la poésie l’affaire de ceux qui savent voir et entendre au-delà du visible ?
R. R. : J’ai toujours voulu présenter ma poésie avec un habillage artistique : une fois avec de la peinture, une fois avec de la musique que j’ai composée et interprétée, et une autre fois avec la photographie. Dans la réalisation des portraits, j’ai rendu hommage à des martyrs, des combattants de la liberté, des artistes assassinés, des femmes et des hommes de lettres. J’ai choisi cette technique car le visuel attire mieux le regard, et automatiquement, le regard finit par se poser sur le poème qui lui, finira par toucher le cœur à travers le sens et l’émotion.
L. : Au fil de vos multiples expressions — qu’il s’agisse d’un texte, d’un vers, d’une photo ou d’une déclamation — quel est l’instant créatif qui vous a le plus marqué ou bouleversé dans votre parcours d’artiste ?
R. R. : L’écriture fait appel au sens et à la concentration. Elle produit de fortes émotions qui font mal et libèrent en même temps. C’est comme un accouchement chez une femme, il y a la douleur, puis la délivrance et le bonheur de voir son bébé. Quand j’écris et que je termine mon poème, je me sens renaître à nouveau. L’écriture donne un sens à la vie. C’est la vie ! C’est le combat contre la mort !
L. : Vos CD, entre chaâbi et amazigh, m’ont longtemps accompagné sur la route. Vous avez l’étoffe d’un grand interprète, pourtant le poète ou le « poète imagé » semble aujourd’hui avoir pris le dessus sur le chanteur. Où se cache donc le talentueux interprète que nous aimions tant écouter ?
R. R. : J’écris et je compose toujours des chansons en kabyle, en chaâbi, mais le problème actuellement, c’est l’édition. Il n’y a plus d’éditeurs dans ce domaine parce que l’avènement du téléchargement par internet a tué le commerce du CD. Nous produisons des chansons à nos frais, nous réalisons même des clips vidéos à nos frais également, nous les mettons sur YouTube mais sans aucun bénéfice. C’est triste, la vie d’artiste ! Je dois préciser une chose importante dans la réalisation de tous mes CD : C’est grâce à l’aide précieuse du grand musicien Madjid Bellamine que j’ai pu enregistrer mes chansons, dans son studio, après un arrangement musical effectué avec une touche artistique particulière.
L. : Un mot pour conclure, quels sont vos projets futurs ? Entre la poésie, la photographie et la musique, sur quels nouveaux chemins ce « chantre de la mémoire » compte-t-il nous emmener prochainement ?
R. R. : Mon rêve, c’est de passer au théâtre en réalisant un spectacle sur les planches. Un spectacle où la poésie s’exprimera accompagnée de chorégraphie, de musique, de chorale et de danse. Une expression dans les trois langues parlées en Algérie : tamazight, l’arabe et le français. Mais pour mettre en scène un tel projet, il faut des professionnels dans chaque spécialité. J’en ai discuté avec mon ami le grand homme de théâtre Mustapha Ayad, le fils de Rouiched. L’idée lui a plu et il m’a dit d’attendre qu’une opportunité se présente. A celui qui sait attendre, une porte s’ouvrira !
Nadia SEBKHI





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