L’ivrEscQ : Dans votre récent livre Chronologie de l’Histoire de l’Algérie, vous résumez des millénaires d’histoire à travers des dates clés, allant de la Préhistoire – depuis les fresques du Tassili– jusqu’à mars 2026. Comment un tel travail a-t-il été réalisé ?
Abderrahmane Khelifa : Je me suis rendu compte que beaucoup de personnes n’arrivaient pas à situer un évènement ou une dynastie dans le temps. Alors j’ai décidé de concevoir cette chronologie pour aider le lecteur, jeune comme vieux, à situer les faits qui ont marqué l’histoire de notre pays.
L. : Dans cet ouvrage, indispensable à tous les passionnés de l’Algérie, quelle a été la période la plus difficile à dater ou à documenter ? Comment avez-vous procédé pour établir ces repères chronologiques ?
A. K. : Toutes les périodes sont importantes, dans la mesure où elles sont constitutives de l’histoire de notre pays. De plus, les traces matérielles et archéologiques sont là pour étayer les dates.
L. : Vous citez (page17) d’anciennes villes algériennes telles que Rusicade, Igilgili, Ikosium ou encore Chullu et autres. Comment se sont effectuées vos recherches pour aboutir à un travail aussi fouillé et rigoureux ?
A. K. : L’histoire coloniale affirmait que tout avait été créé par des gens venus d’ailleurs : les Phéniciens, les Romains, etc. Cette position idéologique a malheureusement été reprise par certains de nos compatriotes affirmant que notre pays était inoccupé et qu’on venait d’ailleurs. Pourtant, les découvertes de Tighenif, d’Aïn Lahnech et d’Aïn Bouchrit ont démontré le contraire. Ce sont des preuves incontestables qu’on ne peut ignorer si on veut écrire une histoire basée sur des faits. De la même façon, pour la période antique, les fouilles réalisées dans ces villes montrent un substrat beaucoup plus ancien, même si, du temps de la colonisation, on a essayé de cacher cet aspect de notre histoire. Je citerai le cas de Tiddis (Castellum Tiditanorum) où nous avons toutes les couches archéologiques, depuis la Préhistoire jusqu’à la période fatimide.
L. : Vos ouvrages sont riches en photos rares et en détails archéologiques et historiques. Quelle réalité rencontrez-vous sur le terrain ?
A. K. : J’illustre mes ouvrages par des photos pour montrer la réalité des choses. Nous avons un patrimoine archéologique et monumental très riche qu’il faut préserver, car il représente notre identité. Ce patrimoine est divers, depuis les fresques du Tassili jusqu’aux sites musulmans, en passant par les monuments de l’époque antique. Cela malgré le fait que beaucoup de sites ont été détruits, lors de la construction de centres de peuplement, des villages, par la colonisation comme à Souk Ahras, à Tlemcen, à la Casbah d’Alger et ailleurs.
L. : Face à l’urgence de l’urbanisation contemporaine, quels sites mériteraient une mise à jour urgente en rapport à leur apport à la fois historique et mémoriel? Et quel impact cela aura-t-il sur les nouvelles générations ?
A. K. : L’Algérie est un pays riche en sites archéologiques. Où que vous creusiez vous trouvez des vestiges. Il faut sensibiliser les autorités locales à préserver ces pans de notre histoire. C’est vrai que l’urbanisation du pays se fait parfois sans respect pour les monuments historiques, et l’on voit des communes grignoter les abords des sites historiques. C’est comme si l’on déchirait un peu de notre carte d’identité. Car ce patrimoine doit être préservé pour les générations futures, tout comme nos parents l’ont préservé pour nous. Maintenant que nous sommes indépendants et que notre destin est entre nos mains, il faut redoubler d’efforts pour le transmettre aux jeunes générations.
L. : Dans Chronologie de l’Histoire de l’Algérie (page 31), vous citez la naissance de Saint-Augustin en 354 Thagaste (l’actuelle Souk Ahras), un personnage au cœur de nombreuses publications récentes. Autrement dit, quelle mémoire a-t-il léguée à travers ses œuvres et ses pérégrinations ?
A. K. : Augustin est un fils de Thagaste, l’antique Souk Ahras (le marché des lions). Il est connu mondialement et demeure l’un des piliers de l’Église chrétienne. Sa pensée est universelle. On a écrit sur sa pensée plus de 60 000 livres, et l’on continue encore aujourd’hui tant sa pensée est profonde. D’ailleurs, des centres d’études augustiniennes existent partout dans le monde. Les Algériens peuvent être fiers d’avoir enfanté un tel homme. Même sa mère, Monica, a donné son nom à une ville des États-Unis (Santa Monica).
L. : Après la visite du pape Léon XIV en Algérie, pensez-vous que les sites augustiniens, tels que Thagaste, Hippone et autres lieux, reçoivent désormais l’intérêt archéologique et touristique qu’ils méritent ?
A. K. : La visite du pape Léon XIV a été un évènement mondial. Peu de gens savaient qu’Augustin était né en Algérie, à Thagaste (Souk Ahras) et qu’il avait exercé dans son diocèse d’Hippone (Annaba) pendant plus de trente ans. Le site d’Hippone est bien conservé. Celui de Thagaste (Souk Ahras) a été complètement détruit lorsque la colonisation française a construit le village colonial sur le site antique, dont on n’a retiré que quelques vestiges.
L. : La figure d’Augustin servirait-elle de pont culturel et historique entre l’Algérie et le reste du monde aujourd’hui ?
A. K. : Bien sûr, l’impact de la visite du pape a d’abord étonné, car on considérait l’Algérie comme un pays extrême. Pourtant, on se rend compte que l’Algérie a donné naissance à de grandes figures historiques comme Fronton de Cirta, qui a été le précepteur de Lucius Verus et de Marc Aurèle – deux futurs empereurs–, Apulée de Madaure, le premier romancier, ou encore Optat de Milev etc.
L. : En conclusion de notre échange, je souhaite un commentaire sur votre ouvrage Mosquées et sanctuaires d’Algérie, un livre d’art que nous recommandons vivement à tous les passionnés d’histoire. Quel message avez-vous voulu transmettre à travers ces pages ?
A. K. : Cet ouvrage montre la richesse monumentale et cultuelle de ces lieux de prière. On y découvre que les premiers bâtisseurs n’avaient aucun complexe à utiliser des colonnes et des matériaux d’époque antique (colonnes, stèles épigraphiques) pour construire leurs édifices. Tout ceci pour dire que nous sommes une terre de vieille civilisation, riche de son patrimoine plusieurs fois millénaire.
Entretien réalisé par N. S.







Il n'ya pas de réponses pour le moment.
Laissez un commentaire