Face à une humanité aux abois, l’œuvre de Morin transcende le repli sur soi, les certitudes figées et les pensées étriquées.
J’aimais écouter les interventions d’Edgar Morin et j’aime le lire. Par ses écrits, ses œuvres et ses prises de paroles, cet intellectuel universaliste aura su dépasser les discours haineux au rabais qui nous sont assénés matin, midi et soir. Il aura contribué à enrichir la pensée humaniste et à nourrir notre réflexion sur la complexité du monde : « Ma culture humaniste m’a dès l’adolescence rendu soucieux du destin de l’humanité. » in Leçons d’un siècle de vie (p. 9).
Traverser plus d’un siècle d’existence (104 ans) doit être fascinant et éprouvant à la fois. La pensée riche d’Edgar Morin laisse un héritage humaniste majeur, invitant à réfléchir sur la nature d’Homo sapiens à travers ses nombreux écrits. Cet extrait, une délectation philosophique, in Barbarie humaine et barbarie européenne (p.8) témoigne de sa réflexion profonde sur la condition humaine : « J’aimerais commencer en esquissant une anthropologie de la barbarie humaine. Tout au long de mes travaux, j’ai essayé de montrer que les idées d’Homo sapiens, d’Homo faber et d’Homo economicus étaient insuffisantes : l’Homo sapiens, à l’esprit rationnel, peut en même temps être Homo demens, capable de délire, de démence. L’Homo faber, qui sait fabriquer et utiliser des outils, est aussi capable, depuis les débuts de l’humanité, de produire des mythes innombrables. L’Homo economicus, qui se détermine en fonction de son intérêt propre, est aussi l’Homo ludens dont a traité Huizinga il y a quelques décennies, c’est-à-dire l’homme du jeu, de la dépense, du gaspillage. Il faut intégrer et lier ces traits contradictoires. Aux sources de ce que l’on va considérer comme la barbarie humaine, se trouve évidemment ce côté « demens », producteur de délire, de haine, de mépris et de ce que les Grecs appelaient l’« hybris », la démesure. On peut penser que l’antidote à « demens » se trouve dans « sapiens », dans la raison, mais la rationalité ne peut se définir d’une façon univoque. Nous croyons souvent être dans la rationalité alors que nous sommes dans la rationalisation, un système tout à fait logique mais qui manque de l’assise empirique permettant de le justifier. Et nous savons que la rationalisation peut servir la passion, voire aboutir au délire. Il existe un délire de la rationalité close (…).
Un autre extrait d’Edgar Morin in Leçons d’un siècle de vie (pp. 27-28), reflète et illustre sa pensée complexe et dense sur l’époque dans laquelle que nous vivons :
« Nous avons beau nous croire armés de certitudes et de programmes, nous devons apprendre que toute vie est une navigation dans un océan d’incertitudes à travers quelques îles ou archipels de certitudes où nous ravitailler.
Ce qui est vrai des individus l’est plus encore de l’histoire, soumise non seulement aux déterminismes économiques, aux ambitions, rapacités, cupidités démesurées, mais aussi à une absurdité quasi shakespearienne, « a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing», ainsi qu’aux accidents, aux erreurs, aux hasards, aux coups de génie, aux coups de dés, aux coups fourrés, aux coups de folie.
Au cours de ma vie, deux événements scientifiques inattendus sont d’abord restés invisibles aux yeux des médias, de l’opinion, des politiques, avant de transformer l’histoire de l’humanité. Le premier est la découverte en physique nucléaire, par Fermi, à Rome, en 1932, des caractères de l’atome, socle sur lequel, dix ans plus tard, se développeront les travaux pour utiliser l’énergie atomique dans une bombe dévastatrice. Pendant dix ans, la découverte de Fermi n’a eu d’intérêt que purement cognitif, et uniquement pour les physiciens. Il a fallu la guerre pour déclencher l’idée et le projet de la bombe atomique, puis, la paix venue, le développement économique qui a entraîné la création et le développement des centrales nucléaires. Parallèlement, la guerre froide a suscité la multiplication des armes nucléaires qui constitue désormais une menace globale pour l’humanité.
Le second événement scientifique est dû à Rosalind Franklin, qui, en 1953, découvrit à Cambridge la structure hélicoïdale de l’ADN, et à Watson, jeune chercheur américain venu au laboratoire de Crick et Franklin, qui paracheva la découverte de cette dernière en y déchiffrant le code génétique, patrimoine héréditaire de tout être vivant. Aujourd’hui, les développements de la génétique conduisent à la possibilité de modifier le patrimoine héréditaire de tout être vivant, humain compris.
Notons ici que si l’on peut prévoir les probabilités futures d’un processus évolutif (avec toujours une possibilité qu’advienne l’improbable), on ne peut jamais prévoir ce qui est créatif. On ne pouvait prévoir à l’avance Sakyamuni (le Bouddha), Jésus, Mahomet, Luther, Michel-Ange, Montaigne, Bach, Beethoven, Van Gogh. Qui aurait pu penser, en 1769, qu’un petit Corse né cette année-là dans une île génoise à peine devenue française deviendrait empereur des Français en 1804 ? Toute vie est incertaine.
Ici je veux souligner qu’une des grandes leçons de ma vie est de cesser de croire en la pérennité du présent, en la continuité du devenir, en la prévisibilité du futur. Sans cesse, tout en étant discontinues, les irruptions soudaines de l’imprévu viennent bousculer ou transformer, parfois de façon heureuse parfois de façon malheureuse, notre vie individuelle, notre vie de citoyen, la vie de notre nation, la vie de l’humanité. »
En conclusion, nous retiendrons cette observation à la fois objective et historique tirée de Edgar Morin Leçons d’un siècle de vie, (p. 8), où il déclare à propos des Palestiniens : « Je sais par expérience historique et vécue qu’un peuple qui en colonise un autre tend à le mépriser. Mais l’on trouve souvent, parmi le peuple colonisateur, une minorité compatissante et secourable, ce qui est ici le cas ».
Hommage réalisé par N. S.




Il n'ya pas de réponses pour le moment.
Laissez un commentaire