La réalisatrice, documentariste belgo-algérienne Safia Kessas a signé ce samedi 13 juin à la librairie L’Arbre à Dires son livre Un massacre en Kabylie, Algérie 1956, en présence de Selma Hellal, son éditrice, lors d’une rencontre animée par Ihsane El Kadi. Le public, venu en nombre, a salué ce travail inédit sur la région de la vallée de la Soummam, plus précisément dans trois villages martyrs : Aït Soula, Tazrouts et Agouni. Cette enquête douloureuse et puissante sur ces hameaux sacrifiés de l’Akfadou est un document à la lisière de l’histoire et de l’intime, qui vient éclairer une page tragique et méconnue de la guerre d’Algérie.
La genèse : la mémoire familiale
En publiant Un massacre en Kabylie Algérie 1956, – fruit d’une collaboration avec l’historien Fabrice Riceputi, préfacé par Edwy Plenel – Safia Kessas ne signe pas seulement une enquête historique, elle remonte le temps sur les traces de son propre passé. Son père, Tayeb Kessas, natif du village de Djenane (dans la commune de Chemini, daïra de Sid-Aïch, wilaya de Béjaïa), avait fui la Kabylie dès 1945, traumatisé par les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata. Plus tard, il refusa de combattre en Indochine pour la France, et choisit de s’établir en Belgique. C’est à la suite de son décès en 2019 que la fille a décidé de lever le voile sur le drame du 23 mai 1956. Elle a ainsi exploré l’héritage familial, notamment à travers le destin de sa tante Safia Kessas, dont elle reçut le prénom en héritage, sans l’avoir jamais connue.
Ce 23 mai, au cœur du massif de l’Akfadou – haut lieu et quartier général des maquisards –, l’armée française commet un massacre de masse à huis clos dans Aït Soula, Agouni et Tazrouts. Pas moins de 75 hommes sont exécutés. Plus de 200 femmes sont forcées de se dénuder sous la menace des armes.
L’auteure fait passer son récit de l’intime à la mémoire collective. Conçu tel un projet de transmission et une œuvre nécessaire de quête de vérité, ce livre s’impose d’emblée comme une archive vivante, comme le souligne Edwy Plenel dans sa préface : « En suivant Safia Kessas et Fabrice Riceputi, on découvre une mémoire vive de la guerre d’indépendance, de ses blessures et de ses déchirures ».
Briser l’omerta sur les crimes de l’ombre
Le travail de Safia Kessas se distingue par une hybridation des genres, mêlant l’écriture documentaire, historique, journalistique et personnelle. Les mots du géniteur résonnent par la cruelle réalité de la famine (page 20) : « Parfois, on devait sucer des pierres et manger des racines ». Le cœur sombre de l’ouvrage bat dans la partie « Crime de déshonneur ». Safia Kessas y brise l’omerta sur le viol massif de 200 femmes confinées dans une mosquée. Un outrage. Un double sacrilège. Elle étaye cette barbarie en soulignant les analyses de l’historienne Raphaëlle Branche (page 82) : « À travers la femme, bousculée, violentée, violée, les militaires atteignirent sa famille, son village, et tous les cercles auxquels elle appartient jusqu’au dernier, le peuple algérien ». La chercheuse féministe et historienne Christelle Taraud abonde également dans ce sens (citée à la même page) rappelant que « la virilité du colon se construisait par la dépossession du colonisé. Le viol, dans ce dispositif, ne relevait pas de la violence accidentelle mais participait pleinement du projet colonial ».
Au cœur des documents et des voix de l’époque
Safia Kessas s’appuie sur un vaste ensemble d’ouvrages et de documents d’époque. Elle cite notamment le sociologue Ali Mekki et son ouvrage « De la vallée de la Soummam à la vallée de la Durance », qui rappelle l’exode de 2 500 hommes de Chemini vers l’usine chimique de Saint-Auban. Parmi eux, le témoin Akli se souvient encore de l’effroyable credo d’un soldat français (page 36) : « Les femmes qui nous plaisent, on les b….., les femmes qui nous plaisent pas, on les tue ». L’horreur transparaît également à travers les écrits du maquisard Djoudi Attoumi, qui compare »Aït Soula à Oradour-sur-Glane », ou encore à travers le manuscrit Le temps des figues de l’instituteur Abdelmadjid Djenaoui, décrivant l’odeur fétide de la mort. L’auteure exhume aussi les pages du Livre blanc sur la répression (1956) des intellectuels anticolonialistes Denise et Robert Barrat, détaillant les ratissages sanglants de la Soummam de février à juin 1956. En faisant dialoguer les archives officielles, – « souvent incomplètes, parcellaires ou mensongères », selon Edwy Plenel au préambule – avec les récits des anonymes, Safia Kessas réussit l’impossible : lever le poids de la honte et faire enfin entendre le cri enfoui des femmes. Un livre capital pour l’histoire, contre l’oubli. Mais comment sortir indemne d’une écriture si douloureuse face à une telle déshumanisation ? Entre les lignes, on perçoit l’indignation, le courroux et l’urgence absolue de nommer l’innommable, à l’aube du 70e anniversaire du Congrès de la Soummam. La rencontre à la librairie L’Arbre à Dires aura ainsi permis de mettre en lumière la force de ce travail mémoriel capital, que j’avais lu au préalable et que je ne peux que conseiller vivement !
Nadia SEBKHI Editorialiste — L’ivrEscQ
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